CHRONIQUE 30

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CHRONIQUES

 

2009

 

 

TRENTIEME SEMAINE

 

 

 

Relisons Alexandre Vialatte.  Gloire des lampistes. Etat de la Terre. Désarroi de l’Auvergnat. Cultivons notre jardin. Dénombrement des cygnes sauvages. Grandeur consécutive d’Allah.

 

 

 

 

« Cette nuit, lundi 21 juillet, tandis que dormaient la plupart des Français, deux petits hommes sont descendus sur la Lune par une échelle. Ils ont tâté le sol du bout du pied, comme une baigneuse qui craint l’eau froide. La Lune était blanche comme la neige, les ombres longues comme au soleil couchant. Lourds et légers dans leurs scaphandres, ils avaient l’air de Tintin et Milou. Ils se sont livrés à de petites occupations. Ils ont planté un petit drapeau et distribué des objets sur le sol. Ils ont ramassé un caillou rouge. Le Président de la République des Etats-Unis leur a téléphoné des choses vraies et flatteuses avec une grande absence d’emphase. Ils lui ont fait le salut militaire. Et, désormais, le monde n’est plus le même. Toutes ses proportions ont changé. La Terre est devenue toute petite. Maintenant ils attendent leur fusée, pour revenir, comme on attend l’autobus 21 au coin de la rue de la Glacière. Rien n’est pareil. Il a suffi, pour changer le monde, de cette espèce de bande dessinée. » [1]

 

En fait, trois hommes s’étaient embarqués à bord du vaisseau spatial. Ayons une pensée pour le troisième, celui qui a fait des ronds dans le rien du tout, en attendant les deux autres qui passaient à la postérité. Le conducteur de l’autobus. Cet homme était le dévouement et l’abnégation mêmes. Qu’il ait eu une seconde d’inattention, en admirant le paysage, en essayant, de là-haut de repérer sa femme qui lui faisait de grands signes dans le jardin. Qu’il ait  compté les moutons, ou qu’il ait été absorbé par la rédaction de sa déclaration de revenus, ou tout bonnement, qu’il ait été dans la lune, les deux autres auraient moins fait leurs malins, bonnes gens. C’est ce  troisième homme qu’on appelait lampiste autrefois, c’est le nègre de nos Présidents, c’est le porteur de bidons, c’est l’allumeur de réverbères, c’est le soutier, c’est le commis aux écritures, en un mot, c’est vous et moi, sans qui rien ne tournerait rond. Il est récompensé en la personne de ses chefs.[2]

 

C’était il y a quarante ans, depuis, la Terre est devenue encore plus petite. Le cours du pétrole plonge quand un émir est enrhumé, la bourse est suspendue à la bonne ou mauvaise récolte des pastèques, le moindre bruit de castagnettes l’affole. On crève de chaud, de froid, de faim, de soif, de consomption, d’obésité, de maladies très dangereuses qu’un simple comprimé quotidien pourrait pourtant éradiquer. On lapide la femme adultère. La vache folle nous a donné l’ESB, le canard, l’H5N1, le porc, l’H1N1. Le râle des genets est en voie de disparition et bien peu peuvent se vanter d’avoir entendu son « creek, creek » au crépuscule, dans les prairies humides.[3]  Les chefs d’Etats se réunissent, en G8, G12, G 20, G oublié les autres, et publient des communiqués qui les rassurent.

 

Et le monde a bien changé. L’Auvergnat en est tout déboussolé. Il n’a plus de repères. Dans sa ville natale, la Caisse d’Epargne faisait face au Tribunal d’Instance et à l’Eglise. Le tribunal a disparu et avec lui la prison  voisine où prenaient régulièrement pension, aux frais de l’Etat, quelques voleurs de poules, le clochard local, reconnu et adopté par tous et épisodiquement un ou deux ivrognes qui attendaient d’y voir plus clair pour regagner leur logis. Sa Caisse d’Epargne a pris de l’ampleur, elle a déménagé, elle est devenue La Caisse d’Epargne d’Auvergne et du Limousin, « pour accroître sa surface ». Elle aurait fait de grandes affaires financières, « à l’international », sur lesquelles elle sait rester très discrète, mais le Gouvernement nous a rassurés, il garantit nos économies et envisage un taux d’intérêt de 0,25%. L’Auvergnat se demande s’il ne devra pas payer un jour la Caisse d’Epargne pour qu’elle accepte son argent. Reste l’Eglise. On y a vu le prêtre de dos, de face. On a chanté en latin, en français, en serbo-croate, en serbe, en croato-serbe, accompagné à la guitare, au pipeau, au zinzin. Saint Genest lui-même ne sait plus à quel saint se vouer et il en a perdu la tête. Les papes sont loin et sont très occupés. Ils perdent parfois de belles occasions de se taire. Et puis maintenant on peut prier chez les Adventistes, les Mormons, les Témoins de Jéhovah, les Mennonites,  les Pentecôtistes, dans sa cuisine … ou ne pas prier du tout.

 

 Grâce aux missions Apollo, notre beefsteak n’attache pas dans la poêle. Ingratitude de l’Humanité, au mépris des avancées scientifiques, les crève-la-faim rêvent au  beefsteak, et n’ont que faire des  poêles.

 

Il n’est pas trop tard pour semer le haricot. Pour ceux qui ne veulent pas ramer (le haricot à voile se cuit à la vapeur), je conseille des variétés naines, le « Gloire de Deuil » ou « l’Empereur de Russie » ou « le Roi des Belges », si vous en trouvez.[4]Éventuellement « le Triomphe de Farcy » ou un mangetout, le contender. Quand vos pousses sont encore jeunes, faites fuir les gastéropodes en agitant votre tablier.

 

Au Royaume Uni, les cygnes sauvages sont la propriété de la Reine, qui les compte régulièrement. On craint la disparition de l’espèce.

 

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.

 

 

 



[1] Alexandre Vialatte, Célébration des grands-mères : La Montagne, 27 juillet 1969, in Les champignons du Détroit de Behring, Julliard édit.

[2] C’est évidemment de Michael Collins qu’il s’agit.

[3] On peut l’entendre une minute sur le site internet de la LPO.

[4] On me dit que l’ « Empereur de Russie » ne se fait plus, quant au «  Roi des Belges » ….

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