JUIN 2012 1ère partie
JUIN 2012
Première quinzaine
Chronique jubilatoire
L’Homme jubile. Et se régale. Quel spectacle ! Voir la barge parée de ses plus beaux atours descendre majestueusement la Tamise à la tête d’une véritable armada : des pinasses, des doubles sculls, des kayaks, des goélettes et des brigantins qui avaient cargué la brigantine dans cette eau bonace, des gabarres, des chaloupes, des canoës et des canots à la pelle, en fait, tout ce qui peut flotter, même des pirogues monoxyles, des pédalos, et des objets non identifiés, baignoires sabots sans doute, aux couleurs de la Grande Bretagne, aussi des pointus à voile, un drakkar, et évidemment des yachts, et des youyous à la godille, des baleinières. Un millier de bateaux à rames, à voile et à vapeur. Et des restes de Commonwealth, il y en a qui flottent encore. J’oubliais « Trois hommes dans un bateau », et leur fox-terrier Montmorency, persuadé que la Grande Bretagne lui rendait les honneurs
Et la Reine également jubile, de diamant. On la voit dans la « royal barge », avec ses plus beaux atours, elle aussi. En soie blanche, imperméable, sous un chapeau invraisemblable comme elle sait en porter depuis bien longtemps. Et elle a fait école, le galurin de Camilla rivalise d’excentricité avec le sien, on dirait un planétarium, un univers orbital. Kate, elle, plus sobrement, est abonnée aux bibis colorés.
Tout son peuple l’aime cette mamy. Et comment ne pas aimer une Reine qui ose porter des couleurs acidulées, les couleurs flashies invraisemblables de la jelly bien tremblotante, toutes couleurs primaires éclaboussantes. Une Reine aux coiffures indéfrisables de chez l’indéfriseur, capables de supporter des trombes d’eau, des typhons, des tsunamis, des vents plus forts que Beaufort (lui-même britannique, c’est dire qu’il savait de quoi il parlait quand il grimpait sur son échelle !) Une Reine qui a eu les enfants qu’elle a eus, dont un héritier à la triste figure, et bien des malheurs.
Les Français et leurs tabloïds ne s’y sont pas trompés, elle est un peu aussi notre Reine, depuis le temps. On a acheté notre première télé pour voir son mariage, commenté par Zitrone Léon, au nom prédestiné ; et tous nos Présidents de la République ont tenu à lui présenter leur femme, avec plus ou moins de succès. Mais elle a toujours fait bonne figure, elle est Reine et ce ne sont pas les fautes de protocole ou de vocabulaire qui peuvent la désarçonner. Et puis, c’est la Reine des Beatles … Capable d’organiser un concert gratuit devant chez elle, avec au programme Paul McCartney, Robbie Williams, Tom Jones (en rose), et Stevie Wonder, entres autres.
Et, disons-le, au fond de nous mêmes, on envie ces Britanniques qui ont une royauté qui ne gouverne pas, qui font ainsi l’économie de coûteuses élections. Une reine dont on ne connait officiellement pas les opinions, qui ne parle pas à tort et à travers, qui lit sagement et fidèlement des discours préparés par un Premier Ministre élu, qu’il soit de droite ou de gauche, sans barguigner. Epouse d’un prince consort qui se tait. Etonnants Anglais qui se saluent de loin, et ne s’embrassent pas publiquement sur la bouche, ou ailleurs, même aux heures de victoire. Éternels optimistes sous leur ciel d’aquarelle, qui nomment « umbrella » leur parapluie, c’est tout dire.
Nous voilà loin des gazouillis de chez nous, où l’on tweete à tout va, dans un vacarme de volière, tout cela pour des questions de perchoir. « Préservez-nous des femmes » disait-on déjà avec Montaigne (ou à peu près).
Bien triste nouvelle. Disparition cruelle d’un homme qui faisait l’honneur de notre pays. Non, on n’en a pas parlé sur les terrains de foot. Et il n’a pas eu de minute de silence pour honorer sa mémoire. Non, son décès n’a pas remué les tripes des commentateurs sportifs. Non, on n’a pas pleuré dans les chaumières en se souvenant des séances devant la télé avec papa et maman, les soirs de grands matchs. Non, il n’était pas grand prêtre des ébats footeux. Il était né de parents piémontais immigrés en Argentine, là-bas dans la pampa. Son père venait de Cumiana, dans le Piémont, à deux pas de Turin. On voulait s’intégrer : interdiction de parler le dialecte piémontais. Il apprit donc l’espagnol. Et comme d’autres, n’eut pas de langue paternelle. Il fit de la prison sous les Peron « parce qu’il portait les cheveux longs ». Il partit en Europe, connut la misère et vint s’installer, en 1961, à Paris, écrivain, critique littéraire (au Nouvel Observateur puis au Monde). Naturalisé en 1981 il écrivit alors en français, lui qui « rêvait » disait-il, dans notre langue. Il aimait Albert Camus : « le choc fulgurant de l’Etranger de Camus ». En 1994, à Brive, il reçut le Prix de la Langue française. Il était académicien français. Les dernières années de sa vie lui furent très pénibles, après qu’il eut pris conscience qu’il perdait la mémoire.
Il n’était pas populaire, il n’était pas franchouillard, il n’était pas raciste.
Il s’appelait Hector Bianciotti.
« L’Angleterre est une aquarelle. Elle accueille avec plaisir l’eau du ciel. … Londres change le gris en or sans faire d’histoire. … » Régis Franc, London prisoner, Ed. Fayard