CHRONIQUE 32
CHRONIQUES
2009
TRENTE DEUXIEME SEMAINE
La Montagne à la Mer. Plaisirs balnéaires. Zoologie des primates. Les gros, les maigres. Nostalgie urbanistique. La crise, suite. La loterie humanitaire. Les femmes battues. Grandeur consécutive d’Allah.
Le Montagnard est au plus bas. Au niveau zéro. Il a suivi la transhumance des Aoûtiens et se retrouve au bord de l’Atlantique. Ses chaussures de marche lui sont, ici, de bien peu d’utilité. Son horizon est maintenant borné par le phare de la Coubre, celui de Cordouan, la pointe de Grave, les grues-girafes de Port Bloc, les frondaisons brumeuses du Médoc au loin, et la pointe de Suzac. Le va et vient des bacs rythme ses séjours sur la plage. Parfois, il met un pied dans l’eau. Elle est froide. Le phare de Saint Georges le surveille de son œil éteint. Sous son vieux parasol à deux places, le Montagnard devenu plagiaire, plagieux, plagieur, plagiat, au choix, tue le temps. Après les mots fléchés, il pratique la zoologie. La faune vacancière est pour lui un constant objet d’étude et d’étonnement. Cette année est riche en découvertes. Il constate de visu que les statistiques sur l’obésité des Français sont exactes. Elles lui paraissent mêmes en dessous de la réalité, ou alors il est arrivé en plein congrès, pèlerinage, ou quelque rassemblement festif sous l’égide du Veau gras. Ce ne sont que bas du dos dodu des gros et même extrêmement bas du dos extrêmement dodu des extrêmement gros, avachis en tas. D’aucuns sont chaussés de Crocs, made in China, qui, si elles n’ajoutent rien à leur élégance, ont le mérite d’accroitre leur base de sustentation. Une observation attentive laisse parfois deviner une épave de siège de plage enfouie dans le sable. L’obésité atteint les deux sexes et va de mâle en pis. Comment en est-on arrivé là ? Au secours, Jean-Pierre Coffe, la malbouffe gagne. Et l’on se dit que le monde occidental a bien changé. Au siècle précédent, les pauvres étaient maigres et squelettiques, les nantis gras et bedonnants. Les riches ont maintenant les moyens de se nourrir sain et bio et de soigner leur corps ; les autres se sucrent et se cholestérolisent avec des produits industriels, les seuls à portée de leur porte-monnaie. Et pourtant ils mangent cinq fruits et légumes par jour : frites, chips, purée toute faite, et frites et chips avec du ketchup, à la tomate sucrée.
La faune pélagique ne manque pas non plus d’intérêt. Le maigre, qui remonte les côtes depuis la Mauritanie est une des spécialités des pêcheurs de Royan. Demandez à votre poissonnier, le maigre de Royan est labellisé, il est étiqueté « Royan », à l’ouïe.
Labelliser le gros de Saint-Georges de Didonne, « le Dodu de Didonne ». Sa plage a des arguments de poids à faire valoir.
Le Montagnard est longtemps venu sur cette plage, avec enfants puis petits enfants, infidèle pour eux à sa montagne. Ils voguent maintenant sous d’autres cieux et leurs châteaux n’ont laissé de traces que dans ses souvenirs. Tout a changé, la plage n’est plus la même. Les vendeurs ambulants ont disparu, chassés par l’Hygiène, et avec eux, les chichis suintant l’huile, les traitresses mascottes à la confiture et les scoubidous collants. Les nouvelles générations d’enfants sont criardes, braillardes, insolentes, sans gêne, agitées, inciviques, en résumé, pénibles à supporter en liberté. Elles construisent d’infâmes et improbables châteaux de sable qu’elles détruisent dans l’instant, elles lancent au vent d’onéreux cerfs-volants. Elles jettent à la volée le sable sec et mouillé.
Le Montagnard se surprend à penser qu’il a peut-être vieilli.
Il se réfugie à l’intérieur, dans le Saint-Georges d’avant, et flâne entre les constructions au parfum de Belle Epoque et d’entre deux guerres, aux noms de grand-mères, d’arrières grand-mères ou de tantes éloignées, Nelly, chère à son cœur, Roxane, Eugénie, Elise, Victorine et son Victor, Réjane, et Gaston. Du temps où l’on avait des lettres, Cyrano, La Tosca, Phébus, Hélios, Bellone, ou le Rêve, l’Illusion et la mystérieuse ruelle fleurie de l’Omega.
Les affaires reprennent. Les traders sont à nouveau prime-sautiers. L’Auvergnat sent son portefeuille tressaillir. Sur la porte de sa boutique, son banquier lui adresse de grands sourires en s’essuyant les mains sur son tablier. Les donneurs de leçons mettent leur morale au fond de leur poche, leur mouchoir par-dessus, et taquinent le CAC 40. En Lorraine, un haut-fourneau fume à nouveau. Tout va redevenir comme avant.
Un Ministre vient d’inventer le Loto humanitaire ou quelque jeu de hasard de la même eau. Les Africains s’en réjouissent, oubliant que, de toute éternité, ils ont toujours tiré le mauvais numéro.
Des Mahométans fouettent de jeunes femmes, coupables d’avoir porté le pantalon en public. Sous la burqua, on ne porte pas la culotte.
Et c’est ainsi qu’Allah est grand.