CHRONIQUE 02/10

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CHRONIQUES  2010

 

DEUXIEME  SEMAINE

 

 

De l’Epargne,  des banques et de leur modernisation. L’ami Taine[1] et son chat. Des malheurs du Monde : Haïti, Jean-François Copé. Grandeur consécutive d’Allah.

 

Le mois de janvier est le mois des bilans et des comptes. De tous temps l’Auvergnat s’est rendu, à cette époque, à la ville, livret de Caisse d’Epargne en poche, pour le calcul des intérêts. La Caisse d’Epargne était un bâtiment solidement campé sur la place de l’église, à deux pas du Tribunal et de la Prison, sur l’emplacement de l’ancien château féodal, qui autrefois défendait les habitants des invasions et des pillards. C’est dire la confiance qu’inspirait l’établissement, placé sous cette quadruple protection. Son fronton s’ornait d’une ruche sculptée dans la pierre d’où des abeilles de même métal s’envolaient pour aller butiner les modestes économies  péniblement grappillées. On devinait qu’elles en feraient leur miel. Derrière leur guichet, les employés avaient le sérieux et la componction liés à leur emploi, une courtoisie sans familiarité et une discrétion de bon aloi.  Dans les fins fonds, passées des grilles de fer forgé, on devinait dans la pénombre, des salles des coffres emplies de sueur et de privations. Peut-être même d’or. Mais ce qui fascinait l’Auvergnat, c’étaient les intérêts composés. Comment son modeste dépôt allait devenir par le jeu des intérêts des intérêts des intérêts. … un pactole qui roulerait des flots d’argent et d’or. On faisait travailler son argent !

On a modernisé maintenant tout le système. Son argent travaille toujours, mais l’Auvergnat a découvert qu’il ne travaillait plus pour lui, et qu’il rapportait, sans doute, mais à d’autres. A ses dépens, d’aucuns se prélassent dans des lits d’initiés. Le livret a disparu, qu’on pouvait feuilleter périodiquement, en supputant les intérêts futurs, puis placer dans le tiroir de l’armoire, avec le livret de famille,  la médaille du grand-père et sa montre gousset. Les banques n’ont plus de guichet et les conseillers financiers qui ont remplacé les modestes employés, ont une amabilité cauteleuse qui le rend méfiant, d’autant qu’ils lui proposent des placements auxquels il ne comprend goutte[2]. Des jeunes gens polyvalents, capables de lui fourguer de l’assurance vie, de l’assurer contre le vol, l’incendie, le décès, la vieillesse, la vie chère, les dégâts des eaux et la sècheresse, de lui vendre des automobiles, des appartements, leur montre, que sais-je, leur cravate. Ou des tapis. Et puis il se souvient que lors de son mariage, il a vidé le livret que ses parents avaient si laborieusement rempli en sa faveur. Capital et intérêts dûment calculés, il avait pu s’offrir, avec son viatique, un grille-pain et une paire de maniques. Peut-être une ceinture. L’inflation était passée par là. Et le miel avait déjà été récolté. Chat échaudé craint l’eau froide. « Cause toujours » dit-il aux conseilleurs. Et il ne surveille plus le cacarente[3] qui fait le ludion dans sa corbeille.

A propos de chat, il convient de lire Hippolyte Taine. Oui, Taine, historien, philosophe et critique littéraire. Vous l’avez aperçu – pas le chat, Hippolyte – dans le Lagarde et Michard du XIXème siècle, mais vos profs avaient d’autres chats à fouetter,  décidément. Et vous ne saviez pas qu’il avait un chat. « J’ai beaucoup étudié les philosophes et les chats. La sagesse des chats est infiniment supérieure » nous dit-il. Lisez Vie et opinions philosophiques d’un chat que les Editions Payot viennent heureusement de rééditer, dans la collection Rivages poche/Petite bibliothèque. Vous le trouverez dans toutes les bonnes librairies. Mon chat s’en est délecté et à voulu lire le Voyage aux Pyrénées [4] d’où est extrait cet opuscule, à l’origine, simple parenthèse amusante.  Mon chat est fin lettré. C’est ainsi qu’il s’est refusé à lire plus de dix pages de Beigbeder et que, devant mon insistance, il a fini sa soirée à la fenêtre à regarder tomber la neige, en me tournant obstinément le dos.

 

Vous avez vu le séisme en Haïti. Vous y étiez. Impuissant devant votre poste, vous avez voulu serrer dans vos bras ce petit bout d’homme désemparé, bonnes gens, assis au milieu de la foule hébétée et indifférente, sur qui s’étaient abattus tous les malheurs du monde. Sur cette terre, il est des contrées, où, malgré la Providence, il est bien difficile de vivre et bien difficile de mourir.

 

Jean - François Copé, président des députés du Président, je crois, veut déposer un projet de loi : « Nul ne peut dissimuler son visage dans un lieu public, sauf contrainte médicale ou période de carnaval. » Nous voilà bien. La République va devoir fixer les dates du carnaval, en grandes pompes sans doute. Et aux jours dits, nous pourrons sortir masqués, et seulement ces jours autorisés. Qui se cache sous le masque de Jean – François Copé, certainement pas un énarque, professeur d’économie, ancien ministre ?[5] Que deviendront nos fantômes ? Le gentil Casper, qui était familier de nos enfants ? En ces temps de malheur, l’Homme s’interroge.

 

Et c’est ainsi qu’Allah est grand.  

  

 

 



[1]Peut mieux faire,  je sais, le froid en est la cause.

[2]  Pourtant, par le truchement d’internet, il peut suivre ses avoirs heure par heure, notamment sa Sicav-Fcp, dont « la performance a pour objectif d’être supérieure à l’évolution de l’indice composite 80% MSCI Euro + 10% MSCI Monde ex Euro + 10% Euro MTS 3-5 », on ne peut pas être plus clair.

 

 

[3] Cacarente : n.m. Combinaison financière foireuse.

« Il consultait chaque soir son cacarente et chaque soir il constatait que sa bourse s’était vidée un peu plus. Un jour il n’y tint plus, il prit du krach et entra en dépression. » Bernard Tantpis, Les déboires de l’Abbé Hainepaix, et autres comptes  (Grand prix du Ministère des Finances 2008)

 

 

[4] Taine y étudie notamment six sortes de touristes, dont « les touristes sédentaires ». « Cette espèce comprend plusieurs variétés qu’on distingue au ramage, au plumage et à la démarche ». Voyage aux Pyrénées, Deuxième édition, librairie Hachette, 1858,  Chapitre IV, page 281

[5] « Nos ministres (...) jouissent (…) d’un pouvoir éphémère, ils président (…) à des carnavals qu’ils ornent plutôt qu’ils ne les dirigent » (Barrès, Mes cahiers t.5, 1906-07, p.241)

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I
<br /> je ne peux que saluer un admirateur de Vialatte. Bonne continuation<br /> <br /> <br />
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