CHRONIQUE 06-10

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CHRONIQUES  2010

 

SIXIEME  SEMAINE

 

 

De la Nature et de l’Homme. De l’Homme et de l’Environnement. Les Confessions. La table des Grands.

 

 

La Nature est bonne. Tout ce qui est naturel est bel et bon.  Au début des temps, la Nature était un paradis pour l’Homme qui vivait en harmonie avec elle. Rousseau nous le dit, et Bernardin de Saint-Pierre[1]. Mais l’Homme est devenu méchant avec la Nature. Il l’a traitée comme sa chose, il l’a dégradée, il va la faire mourir et il disparaitra avec elle, de ne pas avoir su l’aimer, de ne pas avoir su l’entretenir. Il aurait du lui apporter des fleurs tous les matins, au petit déjeuner, il aurait du passer sa main dans ses cheveux, lui murmurer de belles choses à l’oreille, lui offrir de jolies robes légères, des bijoux même, et pas seulement pour la Saint-Valentin. L’adorer. Au lieu de cela, l’Homme a rasé ses forêts, des coupes claires[2] qui la dénudent. L’Homme a capté ses eaux, les a turbinées, les a souillées, les a polluées. L’Homme a fouillé son sol, l’a bouleversé, l’a défoncé, l’a dégradé. Il l’a laissée se dessécher et dépérir. De chaud et de froid. L’Homme est le plus malfaisant des animaux. Il est coupable de ce massacre de la Nature, de cette mise à mort maintenant imminente. On le lui répète à longueurs d’ondes. Déjà tout petit, il la saccageait, il y a mis le feu, dès qu’il a été en âge de frotter deux silex l’un contre l’autre. Il a inventé la Science, le moteur à explosion, le travail du dimanche[3], la bombe atomique, le taille-crayons électrique, l’élevage intensif, la péridurale, la semaine de trente-cinq heures[4].

Il vient d’inventer l’Environnement. Il est environné d’environnement. Le commun des mortels l’ignorait, mais à coups de colloques, de séminaires, de conclaves, de grenelles, de lois, de décrets, d’arrêtés, de circulaires, de  recommandations, d’avis, de taxes et d’impôts, il est maintenant convaincu de sa culpabilité envers la Nature et l’Environnement. On envisage l’installation de caméras de surveillance auprès des bennes à ordures, des employés assermentés vérifient notre poubelle. Le quidam est persuadé qu’il a fauté, lui, ou donc son frère. C’est la nature pécheresse de l’Humanité[5]. Vous avez fauté. De Grands Prêtres autoproclamés vous le disent, à la télévision, aux heures de grande écoute. On vous déverse des flots de prophéties, c’est la dérive des incontinents. Vous en faites des cauchemars, peuplés d’animaux monstrueux, de dindes gigantesques échappées d’élevages en batterie, de montées des eaux, d’icebergs en folie.

Et vous confessez vos péchés. Oui, vos enfants ont été nourris au biberon[6]. Oui, une grande partie de votre vie vous vous êtes chauffé au charbon, à l’anthracite et à la gaillette, ou au boulet[7]. Et au fioul. Oui, vous possédez une voiture diesel, oui, il vous arrive de prendre l’avion. Oui, vous vous êtes surpris à mettre du plastique mou dans la poubelle à papier, à jeter quelque pile usagée aux ordures, à ne pas faire l’effort de porter vos épluchures jusque sur le compost. Vous avez répandu  de l’engrais dans votre jardin. Vous laissez parfois votre télé en veille. Vous n’avez pas encore changé votre chaudière, sous le mauvais prétexte que votre pension de retraite n’a pas été augmentée depuis des années. Il vous arrive de vous prélasser dans votre baignoire pleine d’eau à ras bord, au lieu d’utiliser la douche plus économe ou le tub, plus spartiate. Vous vous êtes lavé les pieds, les deux, plusieurs fois par semaine et vous laissez couler l’eau en vous lavant les dents. Vous avez dégusté des produits qui n’avaient pas le label bio, du maïs même qui était peut-être transgénique. A une certaine époque, celle de vos vaches maigres, vous avez rêvé de manger du beefsteak tous les jours, au risque d’accroître la production bovine et donc l’émission de flatulences fatales et donc une déforestation accélérée au profit des prairies. Et parfois vous avez pris du plaisir à accomplir certains de ces péchés. Battez votre coulpe, repentez-vous. Vous allez être responsable des futures catastrophes et le ciel va vous tomber sur la tête. Quand viendra le moment du Grand Tri, dans quelle poubelle serez-vous, la bleue ou la verte ? On va devoir vous recycler.

Ne portez pas trop peine. Ces nouveaux dieux sont à l’image de Dieu : « Dieu ne veut pas la mort du pécheur[8] ». Et puis vos péchés sont, somme toute, fort bénins. Regardez les autres, qui ont les moyens, ils pèchent à grande échelle et sans remords : les stations de sports d’hiver sont remplies à 99%. Quelles dépenses d’énergie pour chauffer des logements perchés à plus de 1500m d’altitude, pour damer des pistes, pour faire fonctionner tous ces engins qui remontent les pentes[9] ! Et vous avez vu les Canadiens transporter des camions de neige pour les Jeux, des camions comme ils savent les faire, monstrueux, qui venaient dont ne sait où, mais fort loin !

C’est que les Grands Prêtres de la Nature et de l’Environnement ont de la concurrence, les Gourous de la Consommation. Pauvres de nous !

 

Il en est qui gardent le moral[10].  Ce sont les clients de « l’Ami Louis », à Paris. Au menu, si j’ose dire, les Grands de ce monde : Clinton, Sarkozy, Johnny, Chirac, Gorbatchev, Bolloré, Pinault, Woerth, Galliano, De Niro, Allen, Bouygues, Kouchner … On y mange rustique, mais aussi « des cerises du Chili »[11]. Rustique et crado « on fait repeindre tous les ans » mais il faut que « ça ait l’air tout aussi dégueulasse que dans les années 50 ».[12]

 

Nous allons vers des Temps Modernes.

  



[1] « Main dans la main, Paul et Virginie s’en étaient allés sous les frondaisons et Paul avait mis le pied dans un cacatoès. « Quel bonheur, » s’était- il écrié, « le pied droit ! ». Leur journée en fut illuminée, des arcs-en ciel aux multiples couleurs les éblouirent et des senteurs suaves et subtiles les enivrèrent. Au retour, à la case, ils s’étendirent sur leur douce couche et, dans un même souffle, ils s’endormirent. » Bernardin de Saint- Pierre : Paul et Virginie.

 

[2] En bon petit bûcheron que vous êtes, vous ne faîtes pas, bien entendu, de contresens, entre la coupe claire et la coupe sombre.

[3]C’est une avancée sociale : on peut faire maintenant grève tous les jours de la semaine. Dans le même esprit, la suppression des congés payés autoriserait des grèves en juillet et août,  périodes de beau temps propices aux manifestations de plein air.

[4] Chacun sait que la semaine de 35 heures est cause de la plupart de nos malheurs.

[5] Lisez Saint-Paul

[6] A leur âge, ils vous le reprochaient presque encore. Et pourtant, c’étaient des biberons en verre, à leur époque.

[7]Le boulet ne chauffait guère. Il était bien lourd à monter depuis la cave à charbon, marche après marche, et le seau était trop grand pour vous, bonnes gens.

[8] Ezéchiel, 33,11

[9] On vous l’a donnée la consommation horaire de carburant des dameuses, mais vous l’avez oubliée tellement c’était pharamineux, 18 litres, 28 litres ?

[10] Ils peuvent faire des trous, c’est vous qui serez chargés de les boucher !

[11] Pendant ce temps on vous recommande, à vous pauvre pêcheur, de ne pas manger de fruits hors saison. Vous l’aviez déjà compris, au vu du prix.

[12] Le Point No 1951 du 4 février 2010 : La table cachée des riches.

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