MARS 2012 2ème partie

Publié le

MARS 2012

 

(De Sainte Bénédicte à Saint Benjamin)

 

 

Chronique funestement printanière

 

 

 

Claude Duneton sortait[1] de Lagleygeolle, en Corrèze, du hameau d’Antignac. « J’ai poussé au bord des forêts, dans un Limousin profond et beau, tapissé de châtaigniers, de fougères, de genêts et d’aubépine »[2]. Il nous a quittés ce 21 mars. Il vient de revenir au pays natal pour s’y enterrer, « en ces collines torturées, craquelées de ravins, où la nature et la qualité de la terre arable changent de cent mètres en cent mètres. »[3]

 

La Nature n’a que faire de nos sentiments et le printemps nous a joué un bien mauvais tour. Le jour des obsèques il faisait un temps divin, un temps à rire et espérer ; depuis les hauteurs de Lagleygeolle, les lointains s’estompaient dans une légère brume de chaleur presque estivale, des lointains impavides dans leur éternité. Les épines noires étaient en fleurs et, pour un peu, les pêchers de vigne. Il n’aura rien vu, en ce jour, de cette splendeur, des infinies nuances des grès sous cette luminosité douce qui n’a pas encore la cruauté des étés, tous les ocres, du clair au rouge, les terres de Sienne, de la naturelle à la brûlée, toute la palette, et les terres d’ombre.

 

Sans doute aura-t-il été content de la cérémonie. L’église débordait de monde, et avant d’officier, le curé a demandé à la cantonade qu’on arrête le chauffage, il craignait l’apoplexie ou un coup de sang. Il y eut une vraie messe, et puisque Claude Duneton était aussi linguiste et parlait si bien des ouailles, « L’ouilla ! L’ouilla ! », le prêtre a chanté en latin, comme au bon vieux temps, et n’a pas boudé son plaisir. Après la communion, il a fait ses ablutions : « Lavabo… »… Et c’est sa mère, à Claude, qui a du être bien aise : « Ma mère aimait Dieu, Jésus et Marie qui avait un fils comme elle. »[4] ; elle qui « se demandait ce qu’elle avait fait au Bon Dieu pour avoir un enfant aussi sale, aussi bête, aussi désobéissant, aussi malade… et que de toute façon, j’étais un joli petit saligaud… j’avais le diable dans la peau, et le vice…  Et plus tard, de toute façon, il y aurait la prison, c’était prévisible… Peut-être l’échafaud… »[5]. Bien contente de voir tant de monde pour lui, et d’entendre parler si bien de Claude, par ses fils et ses filles, par ses petits-enfants déjà grandets, « brav’éfont », tout émus devant leur  « grand » défunté, bonnes gens, et par les amis qui lui devaient tant, et même Monsieur le Maire. Et tous les copains et copines, de toutes sortes : des gens de peu, des gens de rien, des gens bien comme il faut, des qui tiennent le haut du pavé, triés sur le volet, aussi des mécréants, des fonctionnaires, en activité ou honoraires, des croquants, sans doute quelque communiste repenti, ou orthodoxe, (c’est à vérifier), peut-être des chômeurs ; aussi des Auvergnats, venus tout exprès, en amitié et souvenir de lui. Et encore des Anciens Combattants, non pas des Vieux de la Vieille, ceux-là l’ont précédé, mais ceux qui ont fait l’Algérie, qui venaient justement d’en célébrer la fin, et les cinquante ans des accords d’Evian. Ils n’avaient pas eu le temps de rouler le drapeau. Ils l’ont présenté à l’église, en souvenir de Duneton et du Monument, cet hommage aux disparus de 14-18 et, on ne l’a pas assez dit, à son père survivant de ce massacre, à jamais douloureusement marqué. 

 Qu’a-t-il pensé, ce père, du drapeau en berne, de la sonnerie aux morts devant le Monument, au pied des escaliers de l’église, en l’honneur de son fils. Et de cette messe ? « Après les rentrées scolaires, quand la sève descendait vers les troncs, les frondaisons prenaient les couleurs du drapeau communiste. On baignait dedans à plein horizon. Ma mère m’expliquait que mon père était un rouge ; elle le disait d’un ton de désolation résignée. »[6]. « Notre Seigneur était un sujet de querelle entre eux. Mon père se moquait des croyances – son désespoir était entier. Il se fâchait très vite à propos des curés, des dévots… »[7] Il aurait peut-être aimé chanter la Chanson de Craonne, mais il chantait tellement faux !

Et les saints Bernard de Claude ne devaient pas être loin et se réjouir de ces hommages, «Roger Faure et Jean Salesse, mes passeurs de frontière »[8]

Rita[9] nous a manqué. Elle aurait pu, comme autrefois, se glisser furtivement entre les jambes des paroissiens pour le rejoindre. Ça aurait fait « du chambard dans les prie-Dieu »[10] On aurait entendu des « Ouissi ! », des « Défora ! ». Et un curé courroucé.

 

  On s’est rendu de concert-ou de conserve, au cimetière, le nouveau, (le cimetière vieux était au flanc de l’église) sur une pente au nord, exposée à la tramontane[11]. C’est à deux pas, Duneton aurait pu aussi bien y aller à pied, avec nous. Le plein soleil de midi, ce soleil désespérément impassible était toujours là et notre petite bande a écouté d’autres adieux encore et des airs que Duneton aimait[12], aussitôt emportés par la bise. Et puis, à la queue leu, chacun l’a salué et lui a dit adieu à sa manière, pour la dernière fois. Dans le vallon, au loin, deux buses jouaient à tournoyer dans les ascendances de l’air surchauffé de la pente. Putain de printemps !

 

Il a bien fallu se quitter, et notre vie continuer. Copains comme avant, avec des rencontres aléatoires, au gré des accidents de la vie.

 Claude Duneton nous a faussé compagnie, mais il nous reste nos souvenirs de lui, du temps de nos jeunesses, sa chevelure hirsute à la va comme je pousse — il avait le poil indiscipliné, mais pas seulement le poil ! —, sa voix voilée, un peu cassée, un peu chantante, une voix corrézienne de là-bas ; ses yeux, de ce bleu clair un peu passé qu’ont les pervenches qui s’aventurent sur le talus hors du sous-bois, et sa démarche si caractéristique, immédiatement reconnaissable.

Et les regrets d’avoir laissé la vie distendre nos liens. Mais il reste ses livres[13]. Et ses activités cinématographiques et théâtrales.

 

« Ménagez-vous ! » ont dit les Auvergnats en se séparant. Et, à Meyssac, parce que les émotions ça creuse, on s’est régalé  de quelques tranches de jambon du pays et d’une «  troc » d’omelette aux cèpes, ça aurait pu être une « paschada », une omelette pascale. Claude Duneton aurait aimé.

 

 

« J’imagine que les ancêtres se réjouissent de sentir un bon feu, l’hiver, dans notre cheminée, que mes bûches réchauffent leurs mânes et qu’ils m’accueilleront de bon cœur quand je passerai parmi eux, muettement, l’arme à gauche…  Las peiras me tanjont » - ce qui est intraduisible - les pierres « m’appellent » ? M’attirent peut-être,… »[14]

 

« Et, la nuit, des larmes me viennent parce que tout a fui, Tamara, tu comprends ?.... Et que bientôt il me faudra partir aussi… »[15]

 

 

« Vivons heureux, en attendant la mort ».[16] Lisons les livres de Claude Duneton, il  est toujours vivant.

 

 

 

 

 

Cette chronique aurait pu être écrite en français châtié, châtré il aurait pu dire, mais qu’en aurait-il pensé alors ? Elle emprunte donc des tournures patoisantes, des mots de la langue d’oc, de Basse Corrèze, de Basse Auvergne comme du Forez, de ce parler du terroir qui nous a élevés. Et puis  retrouvez de-ci delà des expressions populaires de La puce à l’oreille !



[1] Comme je l’ai déjà dit, Blaise  Pascal «  sort » de Clermont, Henri Pourrat «  sort » d’Ambert.

[2] Loin des forêts rouges, Denoël, 2005

[3] Le monument, roman vrai, éditions Balland, 2003

[4] Loin des forêts rouges.

[5] La chienne de ma vie, Buchet-Chastel, 2007

[6] Loin des forêts rouges.

[7] Le monument

[8] Loin des forêts rouges

[9] C’est la chienne de La chienne de ma vie.

[10] Idem

[11] Comme le rappelle Duneton, la tramontane est pour les Italiens ce vent froid qui vient des montagnes du Nord (Du Monte Rosa pour les Lombards et les Piémontais) et aussi dès le Moyen Age, l’étoile polaire.

[12] Cf. ; Histoire de la chanson française, en 2 volumes

[13] Outre ceux déjà cités, pensez au philologue : Parler croquant, le Bouquet des expressions imagées, Au plaisir des mots, les Origomots, Pierrette qui roule, et ses chroniques au Figaro littéraire. Au pédagogue : Je suis comme une truie qui doute, L’anti-manuel de français, A hurler le soir au fond des collèges. Au romancier : Petit Louis dit XIV, Rire d’homme entre deux pluies, La dame de l’Argonaute…  Des traductions d’auteur anglais..

[14] Le monument

[15] Loin des forêts rouges.

[16] Pierre Desproges, évidemment.

Publicité

Publié dans Chroniques

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article