CHRONIQUE 09-10

Publié le

CHRONIQUES  2010

 

NEUVIEME  SEMAINE

 

 

La quiete dopo la tempesta.[1]

 

 

 

 

Pendant des années, pour  leurs congés payés, en août, ils ont entassé dans la dauphine le matériel de camping  (la tente tenait une place folle, c’était une grande canadienne, on pouvait presque se tenir debout, au faîte), les deux gamins, une année, le canari, mais il n’avait pas supporté le soleil, une autre, la grand’mère, et toujours les pommes de terre, les carottes du jardin et les conserves de haricots, la glacière et les bouées canard, les seaux et les pelles et tout le bazar ménager. On allait au camping « les Flots bleus », chaque année au même emplacement, un peu loin, mais pas trop, des toilettes, des douches et des bacs à vaisselle.  Les patrons étaient devenus des amis. Ils payaient l’apéro le soir. On faisait de grandes parties de pétanque et les gamins jouaient sur la plage ou allaient au club « les bellugas ». Ils en ont remué du sable, et ont appris à nager, ramassé des coquillages et du bois mort tout tordu, blanchi de sel, et des bouts, dans la laisse de mer. Et admiré les couchers de soleil, jamais les mêmes sur les marais, et ces lieux mi-terre mi-mer où la terre et la mer sont encore emmêlés, vers l’embouchure du Lay et la baie de l’Aiguillon, à l’extrémité de la pointe d’Arcay, au loin la butte de Dive, que l’on devine seulement tant elle émerge à peine. Et les gosses avaient grandi, ils avaient eu leurs premiers flirts, copains copines, dans les pins, au revers de la dune de mer.  

Et on avait rêvé devant les villas cossues, sur la hauteur vers la Tranche, leur bout de pelouse, leurs transats, leur balcon fleuri au premier étage. Les enfants grands sont partis et la retraite est arrivée. On avait quelques économies, et la vente de la petite maison de la grand’mère. Les promoteurs immobiliers placardaient des publicités alléchantes. On aimait bien ce coin où on avait des souvenirs heureux où  les petits-enfants pourraient un jour jouer, à leur tour, sur la plage. Les lotissements fleurissaient sur les anciens marais[2], à des prix attractifs. L’affaire fut vite faite : une petite maison basse vendéenne, sur quatre cents mètres carrés de terrain, à proximité de la rivière. Chape posée à même le sable, ossature métallique, parpaings crépis vite fait, faux plafond et cloisons placo-plâtre. Et toutes les finitions à assurer soi-même. Elle fut équipée un peu de bric et de broc, avec des meubles de la grand’mère entre autres, mais on y était bien. Et on était propriétaire.

Quand les vacanciers avaient délaissé ce petit coin de Vendée, on était entre soi, les retraités[3] modestes. Les journées s’écoulaient paisiblement, le jeu des mille euros, les chiffres et les lettres, questions pour un champion, la belote du soir, la promenade du chien, les courses au super marché, les grosses commissions, une fois par semaine et le coup de fil des enfants le dimanche matin. Un tour dans la forêt maintenant livrée à elle-même, aux écureuils, aux lapins, aux renards. Allongé sur le tapis d’aiguilles qui gratouillent un peu, au début, à regarder les nuages et les cimes qui se balancent au rythme de votre respiration, ça ressemble un peu au bonheur. Un tour vers les sables et les boues, aux confins de la terre et de l’eau, où l’avocette élégante court sans se mouiller les pieds, où passent les vols de bernaches. Et les alignements de bouchots où se reposent les mouettes pour se plaindre de concert du mauvais sort qui leur aurait été jeté.

 

Xynthia est arrivée, en pleine nuit, et leur maison, si frêle esquif, a fait naufrage, naufrage sur une terre qui n’en était pas une, qui n’en jamais été une. Ils ont eu la vie sauve, mais le bâtiment est détruit, les frêles cloisons  éventrées,  leur vie dévastée git en débris souillés de boue, dans l’eau saumâtre. Les photos des jours heureux sont à jamais perdues dans ce funeste désastre. Le choc passé, il leur reste une immense lassitude, le désespoir des pauvres, vaincus par le mauvais sort et la cupidité des rapaces qui les avaient conduits, en toute mauvaise foi[4], à concrétiser là leur rêve.

« Nous en sommes au deuxième jour (de la Création). La terre et les eaux ne sont pas démêlées. Le Tohu et le Bohu qui sont là-dessous, nous allons en faire quelque chose sur quoi on peut mettre le pied. » Ainsi parle Eble, en l’an 976, l’évêque de Limoges qui vient de se retirer à l’abbaye naine de Saint-Michel-en-l’Herm, au milieu « de quelque chose de tord et de mêlé : mille bras d’eau douce, autant d’eau salée, étreignent mille lots de vase bleue nue, de vase rose et grise nue, de vase rousse, de sable nul, où le diable, c'est-à-dire rien, va son train ». Lisez Abbés, de Pierre Michon.[5]

Eudes et ses abbés commencent l’assèchement de ces marais, avec l’aide des bras de ceux qui habitent les îlots proches, Grues, La Dive, Champagné, Elle, Traize.[6] Aujourd’hui encore épargnés.

Lisez Michelet, La mer[7], le chapitre « La tempête d’octobre 1859 » L’auteur est aux premières loges, à Saint Georges de Didonne. «-  Monstres que voulez-vous ? … - Ta mort et la mort universelle, la suppression de la terre et le retour au chaos. »

 

Parlons encore des malheurs du monde. Vous avez vu, en Haïti,  se battre les adeptes du vaudou et les évangélistes ? Mon Dieu, préservez-les malheureux, préservez-nous,  du militantisme missionnaire !

Nous pourrons alors aller vers des Temps modernes.         



[1] Le repos après la tempête. I canti. Poésies, Giacomo Leopardi (1798-1837)

[2] Trois mille maisons construites dans les années 1980

[3] «  Le littoral est devenu un lieu prisé des retraités issus des couches populaires », Jean Renard, professeur émérite de l’Université de Nantes, spécialiste du littoral vendéen.

[4] « Il y a 50 ans, ces terrains servaient de communal … où les agriculteurs menaient paître leurs bêtes. Les paysans connaissaient les risques des inondations et ne construisaient que sur des ilots surélevés (vieux bourg de l’Aiguillon et ilot de La Dive »

  En 1929, les marées rejoignent le Lay. A la plage principale, un bras de mer vient de la lagune de la Belle Henriette. La Faute devient une ile. 

[5] Editions Verdier

[6] Regardez sur la carte. Ce sont ceux qui viennent de résister à Xynthia.

[7] Poche Folio, à 8,26 euros

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