CHRONIQUE 10-10
CHRONIQUES 2010
DIXIEME SEMAINE
Visite du Président au salon international de l’Agriculture. Défense de la biodiversité. La fabrique nouvelle des bébés.
Aïda vient de regagner ses pénates. En Sologne, dans le Cher. Aïda est une vache salers[1] de 750 kilos, âgée de quatre ans, nourrie à la bonne herbe, comme autrefois. Pour aller à Paris, au Salon international de l’Agriculture, elle a appris à marcher en laisse, comme les Parisiens. C’est dire combien elle est intelligente. « Elle a son caractère », a dit son propriétaire, « quand elle n’est pas contente, elle fait l’andouille ». On s’en doutait, une salers qui a su quitter ses montagnes du Cantal, leurs gentianes, leurs burons, leurs vents courant en liberté sur les planèzes et s’adapter à l’herbe insipide des prairies humides solognotes, doit être bigrement intelligente. Elle était l’emblème du Salon. Elle, elle était surtout venue pour rencontrer son public, une cinquantaine d’hommes politiques de tout bord et de tout poil, de gens qui comptent[2], à l’affut de la moindre camera. Et les Parisiens, heureux de se ressourcer auprès des animaux qui leur rappellent leurs lointaines origines paysannes, du Cantal entre autres. Elle était venue pour rencontrer le Président. Elle était venue avec toute la ferme, même les culs noirs, la truie et ses porcelets d’un mois, déjà culottés. Les coqs n’en pouvaient plus de suffisance et de vanité, d’être présentés à des ministres, des anciens premiers ministres, peut-être de futurs premiers ministres (l’un deux est même venu avec son goret sous le bras, à son habitude), mais les poules ont bien ri sous cape, lorsqu’ils ont chanté à contretemps, totalement déboussolés par les lumières artificielles et se sont égosillés pour essayer de dominer le bruit ambiant. Les poules étaient bien fatiguées le soir d’avoir surveillé leur couvée toute la journée, les poussins qui voulaient aller jouer avec les gamins aux yeux écarquillés d’étonnement, qui couraient dans tous les sens et ne voulaient rien entendre, grisés par leur succès auprès des petits d’hommes.
Le Président s’est fait attendre, mais toujours fidèle au monde paysan auquel il doit beaucoup, il a passé presque une journée au Salon. Il s’est régalé de pommes, spécialement de la pomme du Limousin, et de rillettes, de pâtés, de nourritures roboratives et de fromages, des qui puent, des bleus, du saint-nectaire. Il a bu du vin de toutes les couleurs, fait des bises à tour de bras, des vieilles à moustaches, des jeunettes bien appétissantes, des Auvergnates, des Berrichonnes, des Vellaves, des Lorraines avec leurs sabots, des Brettes et des Bretonnes et des Niçoises parfumées, des bébés braillards. Et il est allé saluer ses amies les bêtes, pour se changer des électeurs. Aïda l’a reçu avec amitié. Elle a familièrement bavé dans sa main lorsqu’il lui a caressé le mufle et il s’est délibérément mais discrètement essuyé sur l’arrière train du ministre de l’Agriculture[3]. Le magnifique coq venant de Neuvic, en Haute Corrèze, s’est bien un peu inquiété pour son croupion, lorsque le Président a admiré son chatoyant plumage de coq de pêche. Et puis le Président est allé tâter d’autres croupes, celles des paysans. Le soir, les poussins étaient surexcités. Ils criaient : « vive Chirac, vive Chirac, Chirac Président, Chirac, Chirac ! » Les mères-poules ont eu du mal à les endormir, à coup de « dors mon petit coco », « d’une poule sur un mur ». On a fini par aller compter les moutons tout proches pour calmer ce petit monde pépieur.
Au Salon, on a aussi parlé biodiversité. C’est l’année de la biodiversité. Oui, une année pour la biodiversité, un jour pour la femme[4]. C’est que la femme est naturellement diverse et multiple. En revanche, l’acrocephalus orinus, la rousserolle à grand bec est en danger. Il en resterait une compagnie, en Afghanistan. Que sont-elles allées faire dans cette galère ! Mais l’on craint également la disparition de l’ibis nippon, du vautour moine et du phoque de même obédience, du cagou, de l’addax, du papillome, du dugong[5], de la souris marsupiale, du follicule, du wombat à nez poilu du nord (Australie) ou lasiorhinus kreffitti, de la bonne sœur à cornette, des dames au chapeau vert, de la politesse élémentaire, de la blandurette, du vélocipède barbu, du petit et du grand poète[6], du bistrot du coin, de l’épicier tabac, du coiffeur articles de pêche, de la grande cuillère en bois, de l’idiot du village, du paysan. Il va falloir organiser des réunions, au moins internationales et des commissions.
L’Auvergnat vient d’apprendre qu’il pouvait déposer son sperme dans une banque, la BSA[7]. Ca l’aurait peut-être intéressé, mais c’est sans intérêt. Il n’en a donc pas vu l’intérêt. Pourtant, après avoir joué avec les spermatozoïdes, les ovocytes, les mères porteuses, les mères éleveuses, la fécondation in vitro, on peut nous montrer de beaux bébés, dans les magazines. Un enfant pourrait donc avoir trois mères et deux pères[8] ou plus si les divorces et séparations s’en mêlent. Quant au nombre de frères et sœurs et de tontons et tatas ! Nos spermatozoïdes en perdent la tête et flagellent. Van Leeuwenhoek se demande s’il n’aurait pas mieux fait de cultiver ses tulipes plutôt que de jouer avec son microscope bricolé. Les choux et les cigognes sont largement dépassés.
Nous allons vers des Temps Modernes.
[1] Pour vous, Aïda est un défilé de dromadaires entourés de chœurs en tuniques blanches qui remuent l’air en agitant des palmes, avec des histoires d’Égyptiens, d’esclaves, de traitre par amour, de jalousie, d’Ethiopiens, de victoire éclatante, de triomphe et de trompettes, sur fond de pyramides, de canal de Suez et d’Ismaïl Pacha. C‘est aussi une vache. Nos éleveurs sont mélomanes, cf. la chronique no 42 de 2009.
[2] Johnny n’est pas venu, il prépare un Salon pour lui tout seul, pour sa rentée.
[3] Les Présidents de la Vème République se sont toujours essuyés les mains sur leurs ministres ou premiers ministres. Les pieds aussi parfois.
[4] Et encore, les années bissextiles seulement !
[5] A ne pas confondre avec le « ducon » qui lui se porte très bien.
[6] Nous perdons coup sur coup Jean Ferrat, mais il nous reste ses chants. Et René Rougerie. Il est des jours où le soleil est bien triste
[7] La Banque du Sperme d’Auvergne
[8] Notamment celui qui l’a emmené à la pêche, ou au foot, ou la montagne.