CHRONIQUE 15-10
CHRONIQUES 2010
QUINZIEME SEMAINE
De la laideur et de l’avenir des laids, dans le passé. De la chirurgie esthétique. Des cendres.
« Le marché du travail est devenu volatile[1], la vie de couple aussi[2] : chacun a beaucoup plus de risques qu’autrefois de se retrouver au chômage ou célibataire. Or toutes les études prouvent que les laids et les gros ont plus de difficultés à se « vendre ».» Et que dire des gros laids ! C’est une évidence et nous en faisons chaque jour l’expérience.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les vieux temps, rappelez-vous, les laids avaient leur place, et même les très laids. Certains devenaient célèbres. Vulcain, que sa mère avait jeté par-dessus bord de l’Olympe, dès sa naissance, tant il était horrible à voir est devenu un artisan renommé, ses bijoux faisaient fureur. Les armes, les armes d’Achille, celles d’Enée qu’il forgeait, assuraient la victoire. Et il confectionnait les foudres de Jupiter. Tout difforme qu’il était, il avait épousé Vénus.
Souvenez-vous de Quasimodo, «Quasimodo, borgne, bossu, cagneux, n’était guère qu’un à peu près … » Il sauve Esméralda du gibet en l’emportant à Notre-Dame, puis après avoir tué le traître Frollo, il vient mourir sur le corps de sa bien-aimée. Victor Hugo en fait un monstre sympathique.
Henri Pourrat nous a conté les fades, les fées d’Auvergne, d’autrefois. Elles jetaient des sorts et les enlevaient, sous conditions. Alors les affreux crapauds se transformaient en beaux jeunes hommes. Belle Rose finit par aimer la Bête et la prend dans ses bras, « souillée de bourbe », et la Bête est un garçon qui « sent son fils de roi, un prince rayonnant comme le jour »[3] Et Riquet à la Houppe, « noir, camard, court de cou … avec cela, le poil hérissé, en huppe sur la tête, en épis de tous côtés »[4]. Mais, par la grâce d’ une fade, il a de l’esprit à revendre et il épousera la fille du roi.
On ne croit plus aux fades, alors les fades ont disparu, laissant les hommes et les femmes à leur mauvais sort et à leur laideur. Peut-être en trouverait-on au fin fond des Bois Noirs, mais qui prendrait le temps, et le courage, d’y aller voir.
Nous sommes sauvés par la chirurgie esthétique. On vous fait les poches[5], sous les yeux, on vous remonte les paupières, le bas du visage, les seins, les fesses, le nombril.[6] On vous liposuce, on vous lipoaspire (le ventre, la ceinture, le tour de hanches, la culotte de cheval, de zouave, les genoux, les mollets, les orteils, gros et petits)[7]. Votre menton fuit, on vous le rattrape. Il a doublé, on vous le divise. L’acide hyaluronique fait merveille. C’est un comble pour les rides du lion, et de la lionne, de la panthère même rose, les pattes d’oies, mais aussi de grues et de bécasses. On vous pèle, on vous botoxe. Et les plis d’amertume ! Ce sont les plus terribles parce qu’ils viennent du dedans, des rides de la vie, de la tristesse, du désespoir peut-être. On s’en charge, mais aussi des ridules du rire, au coin de l’œil et celles des commissures des lèvres. Et les oreilles décollées, et les nez. Pauvre Cyrano, on l’aurait refait, maintenant, et Pinocchio, et Cléopâtre.
Et maintenant les vieux sont jeunes et beaux à la fois. Tout ça pour aller où vous savez.[8]
Les fades nous ont abandonnées, mais Vulcain, lui, est toujours là. Il vient de se rappeler à notre bon souvenir, en Islande. Il a chauffé les forges à fond. Résultat, nous venons, pour la première fois, d’avoir le Mercredi des Cendres après Pâques. Et Eole, on attend qu’il change d’avis pour faire fonctionner nos aéronefs, l’œil fixé sur les girouettes, et on mouille le doigt, dressé en l’air. On économise bien involontairement du carburant mais on perd de l’argent. Le Gouvernement va prendre des mesures et nous allons utiliser enfin notre réserve de masques, contre les poussières.
Nous allons vers des Temps Modernes.
[1] C’est le sociologue François Amadieu qui s’exprime ainsi dans Le Point du 8 avril 2010. La coquille est révélatrice, on nous prend pour de la volaille. Les coqs et les belles gélines tiennent le haut du pavé.
[2] Voir remarque 1 ci-dessus.
[3] Le conte de la Belle Rose, Henri Pourrat, Le trésor des contes, NRF, Gallimard
[4] Le conte de Riquet à la houppe, idem
[5] Toutes les poches, et le gousset.
[6] La descente de nombril est fréquente chez les porte-drapeaux.
[7] On vous réinjecte votre graisse pour combler des trous, ailleurs. Par exemple la graisse des fesses dans les bajoues.
[8] Au dernier moment, penser à enlever les implants mammaires en cas de crémation, ils encrassent le four.