CHRONIQUE 19-10

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CHRONIQUES  2010

 

DIX-NEUVIEME  SEMAINE

 

 

La marche des marchés. Le Chaos et le Cosmos

 

 

L’Homme ne comprend plus rien aux marchés.

Il en a vu et fréquenté de toutes sortes pourtant, et depuis son enfance, où il devait accompagner sa mère pour l’aider à rapporter les paniers pleins de nourriture, les légumes, bios avant la mode, nourris au bon vieux fumier de bovin ou mieux de cheval[1],traités exclusivement à la bouillie bordelaise et au purin d’orties, apportés à pleines carrioles à âne par les jardiniers des alentours. Les légumes et le fromage, tous les fromages d’Auvergne. Pour vous les faire goûter, le fromager utilisait une longue tarière et vous testiez le cantal à tous les âges, le jeune, un peu fade et gentillet, l’entre-deux, et le vieux, avec sa croûte épaisse, qu’appréciaient les bouches déjà culottées au rosé d’Auvergne. On achetait de l’entre-deux et le laissions vieillir à notre convenance. Et le saint-nectaire, la fourme d’Ambert, coupée en tranches avec le fil à couper le beurre, le cantal, le gaperon bien fait dont on sentait l’ail à une lieue, le chèvreton sur son lit de paille ; à point, il s’épanchait avant même d’arriver à la maison. Et les poules, pattes liées, suspendues à la romaine, déjà conscientes du sort qui les attendaient. Et leurs œufs, de vrais œufs, encore crottés au derrière. Aussi des lapins d’avant la myxomatose, nourris à l’herbe, aux épluchures, aux fanes, les uns, curieux des affaires du monde, dressés sur les pattes arrière au bord de leur panière, écoutaient le brouhaha des commères de toutes leurs oreilles et les autres, les yeux apeurés, tassés sur eux-mêmes au fond de leur  panier, oreilles rabattues, essayaient de disparaître, hors de vue des prédateurs. Et les fruits, tous de saison, et mûrs à point et parfois un peu plus, en fin de marché[2]. Et les grands-mères avec les petits enfants dans leurs jupes, qu’elles présentaient à tout venant.

Lorsqu’il a eu quitté le nid, l’Homme a fréquenté bien d’autres  marchés, où l’on vendait de tout, d’énormes crapauds pustuleux, des pastèques, des pattes de chèvre, des têtes de chameaux, langue pendante, des abats improbables sous des nuées de mouches, des saucissons de toutes teintes, des fruits douceâtres aux noms exotiques, des algues, des cancrelats, des pieds de biche, des têtes de veau, des cochons tout noirs ou tout roses, des coqs de combat. Certains marchés où il n’y avait pas grand-chose à vendre à des acheteurs qui ne pouvaient pas acheter grand-chose. Des marchés d’Asie, du grand Maghreb, d’au-delà le rideau de fer, des Antilles et des Amériques, de Provence, d’Italie.

Mais les marchés qui s’affolent et affolent sont financiers, une variété qu’il ne connaissait pas. Ils le déconcertent. Il découvre leur importance et leur dangerosité : ils attaquent les Etats et sous les coups les Etats titubent. Les Chefs se réunissent et prennent des mesures. Des mesures importantes.[3] L’Homme comprend alors qu’il va devoir faire un trou supplémentaire à sa ceinture, et qu’il n’aura plus bientôt, à s’inquiéter de son taux de cholestérol. Et que ce qui arrive est de sa faute. Il a fait des dettes, il a vécu au-dessus de ses moyens. L’Auvergnat est hébété, il y a belle lurette qu’il a remboursé l’emprunt de son pavillon. En fait l’Etat a fait des dettes pour lui : les fonctionnaires, les trente cinq heures[4], les sous-marins nucléaires, la lutte contre le H1N1, la défense des éleveurs, des laitiers, des céréaliers des restaurateurs, des marins-pêcheurs, des assurés sociaux, des majors du disque, des anciens de toute sorte, des anguilles. Et l’Homme espère ne pas en être réduit un jour à consommer la tête du chameau, ou la galette de terre, à défaut la brique, comme bien d’autres.

 Ulysse revient toutes voiles dehors vers son Ithaque[5]. C’est que les Financiers sont dans la maison. Ils festoient de ses économies et dépensent sans compter. Ils lutinent les servantes. Pénélope, sa femme, en est réduite au tricot. Elle détricote la nuit de vieux pulls et récupère la laine. Télémaque, le gamin, bras tendus, aide à faire les écheveaux. Le père d’Ulysse, Laërte, se désespère qui voit sa petite retraite fondre au soleil, aussi Eumée, le porcher en chef qui vend ses porcs au-dessous du prix de revient. Et son chien Argos dépérit, on ne peut plus acheter ses croquettes favorites, tendres à ses vieilles dents. Ulysse saura-t-il remettre en ordre ce Chaos ? Reviendra-t-on à la « vie bonne » chère aux philosophes anciens, faite d’équilibre, d’ordre juste ?  Nos Grecs ont vécu au-dessus de leurs moyens, ils ont aussi triché, conseillés par les mêmes financiers qui maintenant les condamnent et les assiègent. La déesse Europe va les secourir. On emprunte pour leur prêter de l’argent qu’ils nous rembourseront en nous empruntant. Le cours de l’or atteint des sommets, et  Midas regrette maintenant de s’être lavé à grande eau dans le Pactole.

L’Espagne serait à son tour menacée. Olé, olé, nous vivons des Temps Modernes !

     

  

 



[1] Le vrai, déchargé du tombereau avec le croc recourbé, celui qui sent et qui fume au petit matin froid. Il existe maintenant en granulés, où est le plaisir !

[2] Les prunes n’étaient plus présentables, les figues se laissaient aller, les melons éclataient, dégoulinaient de jus sucré. On les rapportait au plus vite, environnés d’abeilles et de guêpes.

[3] Pléonasme. Les Chefs ne s’abaissent pas à prendre de petites mesures.

[4] On a déjà dit tout le mal qu’on doit penser des 35 heures, notamment son influence néfaste sur le réchauffement de la planète et le vers des cerises.

[5] En un jour et une nuit nous dit l’Odyssée. Un record, pour un périple de dix ans.

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