CHRONIQUE 20-10

Publié le

 

CHRONIQUES  2010

 

 

VINGTIEME  SEMAINE

 

 

Lettre de l’auteur à Monsieur le Président de La Poste, en réponse à la proposition qui lui a été faite d’un gain de 30000 € (trente mille).

 

 

 

Monsieur le Président de La Poste,

 

 

 

Quelle n’a pas été ma surprise et ma joie de recevoir votre envoi du 10 mai 2010 m’invitant à participer au Grand Tirage spécialement organisé à mon intention par la Banque Postale, votre filiale depuis 2006, société anonyme au capital de 2 342 454 090 € ! Tirage qui me permettrait, me permettra, va me permettre, que dis-je, me permet de recevoir, moi tout seul, 30 000 €. Il me suffit d’indiquer comment je souhaite recevoir cette somme : d’un seul coup ou en dix versements. Le plus simplement du monde, en collant la vignette de mon choix, (à la poste, on a l’habitude des vignettes). Accessoirement je peux aussi commander des abonnements à des revues, à prix réduit.

Mon Président, l’Auvergnat que je suis s’interroge. Ce pactole parce que je possède une carte bleue jaune, dorée, une carte verte, en quelque sorte vitale ? Combien de candidats potentiels sommes-nous ? Ne trouvez-vous pas ridicule ce montant de 30 000 €, pour une banque ? Le moindre concours de belote comporte plusieurs prix, outre le premier, la moitié d’un cochon, suivent le  jambon, les saucissons, les paniers garnis. Mais, au fait, dirigez-vous une banque ou une loterie ?

Mon vieux, permettez-moi cette familiarité, j’ai bien connu et fréquenté vos prédécesseurs, non, pas ceux de 1918, créateurs des bons vieux Centres de Chèques Postaux, mais ceux de l’époque où la France avait encore un Ministre des PTT. Mon premier traitement est allé directement dans les caisses des CCP. Il y est encore. C’est dire combien vous m’êtes familier. Cela se passait dans des temps très anciens, le facteur livrait le courrier deux fois par jour, en ville, et les boites à lettres n’étaient pas levées à 8 heures du matin. Le petit télégraphiste se précipitait sur son vélo avec en main le petit bleu qui apportait joies et peines. Il en informait tous les alentours et tout le monde partageait, se réjouissait ou compatissait. Et le facteur ! Tati  en en fait un film, presqu’au temps du muet. Et les demoiselles des standards téléphoniques qui jouaient avec leurs fiches dans un cliquetis de dentellières au carreau ! Montand, Signoret, Fernand Raynaud nous en ont parlé avec sympathie, et on se moquait gentiment. Et les parents étaient fiers du fils qui avait été reçu au concours des Postes. La belle-mère voyait déjà sa fille épouse de receveur, avec un appartement de fonction, dans un chef lieu de canton. Fonctionnaires, ils étaient fonctionnaires, payés par l’Etat, au service des citoyens ! On croit rêver ! Ils étaient recrutés par concours et ne confondaient pas Saint-Jean-Pied de Port et Saint-Jean de Folle Ville ou Saint-Jean d’Heurs. Ils savaient que Hattstatt et Niedermorshwhir sont alsaciennes, et françaises[1]. Ils connaissaient le prix d’un envoi en AOF. Au bureau de poste on vous mettait de côté, pour vous, collectionneur, la dernière planche de timbres. Les cabines téléphoniques étaient un rituel et un spectacle, dans ce même bureau. Derrière la porte vitrée, la grand-mère sourde criait à tous vents qu’il lui fallait trois autres pelotes de laine pour finir le pull du petit qui avait bien grandi, le gandin faisait des mines pour conter fleurette à sa dulcinée et le représentant placier demandait des instructions confidentielles, à voix basse, terré dans un coin.

Ils s’étaient connus à Paris, au bal des Corréziens, ou des Ch’tis, ou des Auvergnats. Tout le monde débutait à Paris, dans les PTT, puis un jour, migrait vers la province. Ils s’épousèrent. Lui, technicien en télécommunications, elle, aux chèques postaux. Et la mode est arrivée des divorces et de la modernisation, alors ils ont divorcé et se sont modernisés, chacun de leur côté. Ils se sont privatisés. Il n’a rien compris aux nouvelles méthodes de management, il n’a plus trouvé sa place dans l’organisation nouvelle. Ses nouveaux chefs avaient plein d’idées, mais en changeaient tellement vite ! Et il s’est senti bien seul. Elle travaille dans un bureau de poste. Et maintenant, elle vend de tout, des gommes, des crayons,  des livres de recettes de cuisine, des DVD, des enveloppes déjà timbrées, par paquets de dix, bientôt des lettres tout écrites, des colis de Noël tout garnis, pour mamies, pour petites filles, selon les âges,  des préservatifs[2]. Et elle a bien été gênée le jour où, déguisés en auvergnats, elle et ses collègues, faisaient goûter jambon et saucisson. Elle fait bravement face aux clients[3] qui font la queue dans ce bureau encombré par les produits dérivés, qui ne comprennent pas que des guichets restent vides malgré l’affluence et n’ont pas saisi l’intérêt des redéploiements de personnel. Sa copine, de  la Banque postale, services financiers (tapez 1, tapez 2…), vend de l’assurance vie, de l’assurance décès, par téléphone. Vous lui demandez où en est votre commande de chéquiers, elle vous répond assurance vie. Vous avez un problème avec le dernier relevé de comptes ? Assurance vie. Elle voit dans votre portefeuille, d’assurance.

 

Eh oui, mon vieux, je sais bien, la vie a changé et il faut vivre avec son temps. Mais quand même, la Banque Postale ? Une loterie !

Tiens, je vais être constructif. Je suis certain que dans ton management moderne vous faites du brain storming. Je te propose, pour améliorer la gamme de tes produits dérivés, la vente de santons, à Noël. Avec le facteur, à l’ancienne, le petit télégraphiste, le bureau de poste de campagne et l’agence postale, le receveur des PTT… On pourrait ajouter le percepteur, le brigadier de gendarmerie, le médecin de campagne, l’épicier et sa camionnette, le directeur du Cours complémentaire, le chef de gare et la garde-barrière, le wagon du tri postal, à l’arrière du train, le curé et sa bonne, le bistrot de quartier. Demande à ton grand-père, il complètera.

Je ne te renvoie pas ton dossier réponse[4]. Ces trente mille euros, tu peux les mettre où je pense, par exemple, dans l’aménagement d’un accès handicapé à mon bureau de poste.

 

Mon vieux, je te souhaite bon vent et je te plains de faire un tel métier.  Agrée mon salut et pardonne ma franchise, postale.

 

 



[1] Et non allemandes comme un guichetier me le faisait remarquer en me disant d’ajouter « Allemagne » sur l’enveloppe.

[2] Quelques jours seulement, le chef s’est rendu compte que les ados ne venaient jamais au bureau de poste et que les lycées les distribuaient gratuitement.

[3] Eh oui, nous sommes clients de la Poste.

[4] Cerise sur le gâteau, il faut payer l’affranchissement !

Publicité

Publié dans Chroniques

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article