CHRONIQUE 35-10

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TRENTE-CINQUIEME SEMAINE

 

 

 

Des temps intermédiaires. Du retour des vacances et de ce qui s’en suit. Des périls évités. Du Petit Chaperon rouge, version Education nationale. Des Temps modernes.

 

 

 

Que fait l’Homme en ces jours qui ne sont déjà plus l’été mais pas encore l’automne, où les tournesols courbent lourdement leurs têtes noircies de soleil au bout de tiges déguenillées, où le choucas se gave des restes de casse-croute des randonneurs, où l’Auvergnat, redescendu dans la plaine, envisage de remettre sa petite laine, le soir, où le chien de chasse reste longuement le nez au vent, au matin ,à espérer la sauvagine, avant d’aller faire ses besoins au pied de la haie où le maître l’a précédé, où le Ministre est morose, le Secrétaire d’Etat sinistre, les membres du Cabinet carrément dépressifs [1]?

La piscine des voisins s’est brusquement vidée des cris stridents qui vous envahissaient chaque jour. Les martinets ont disparu, comme un seul homme, au jour et à l’heure dites. Depuis la nuit des temps, les martinets connaissent la date et l’heure. Les mouettes reprennent possession de la plage, intriguées par quelque pelle ou quelque savate oubliée.

Que fait l’Homme? Il attend. Il attend son autobus 21, vaguement conscient d’être ridicule, dans son costume de bureau et sa cravate serrée, qui jurent avec le hâle encore tout frais de son visage ; il se reproche maintenant d’avoir donné au Secours populaire sa vieille veste bleue à col mao, qu’il croyait démodée. Et voilà que ses pieds protestent du traitement qu’il leur fait subir dans des chaussures de ville, habitués qu’ils étaient aux tongs[2] et aux baskets où ils pouvaient s’épanouir ! Ridicule au milieu des jeunettes en route pour le lycée, dont l’âge ne s’embarrasse pas de convenances d’un autre temps et qui exposent leur bronzage en toute impudeur. Et il se dit que cette année encore il n’assistera pas à la désalpe qui se prépare dans le Val d’Anniviers ou dans la Gruyère, et qu’il ne verra pas le défilé de la Reine et de ses suivantes.

Il attend l’autobus de la rentrée, et il se réjouit d’avoir échappé aux malheurs du monde, durant ces vacances. Inondations, incendies, glissements de terrain, éruptions volcaniques, mini tsunamis, visites de ministres, Tour de France, Mondial de billes, marchés fermiers, visites guidées de curiosités locales : la tour en ruines où coucha Henri IV, le Pont du Diable, la fabrique de gâteaux locaux dont la recette, jalousement gardée, vient de moines, de moinelles et de moinillons, la grand-mère qui tricote les chaussettes à l’ancienne, le grand-père à moustache qui a connu un grand-père qui avait connu un oncle qui avait assisté aux obsèques de Victor Hugo, et les dégustations de vins du pays, qu’il faut boire jeunes et frais, et les artistes du cru, l’aquarelliste, l’enfileuse de perles, le décoratrice sur pots de chambre, le sculpteur de bouchons de liège, le fabricant de bijoux en plastique de récupération, le peintre sur soie et sur les autres, l’éternel noir et ses grigris, le démonstrateur d’éplucheur de légumes, les bracelets antidouleurs. Et le concours de pétanque, et la soirée bavaroise, sous chapiteau. Et l’affaire Bettencourt et ses rebondissements, l’héritier déshérité, mais qui hérite ? C’est qu’on hésiterait à hériter maintenant, et avec qui coucher, sur le testament ?

Il a même réussi à éviter les maladies qui courent aussi vite que la mondialisation : la dengue[3], et ce bacille imprononçable qu’on attrape en se faisant refaire les seins, le nez, n’importe quel organe qui justifie le tourisme esthétique dans des pays exotiques. Par contre, il n’a pas échappé au procès-verbal pour excès de vitesse, 56 km/h, ramenés à 51, au lieu de 50. C’est un dangereux chauffard, et son permis perd des points. Il se console. Le cas échéant, il utilisera son droit à V.S.L. Et en toute dernière extrémité, il ira à pied au cimetière, c’est à deux pas de chez lui.

C’est la rentrée donc. Ayons une pensée émue pour la petite innocente qui, fraiche émoulue de son master et de son CAPES, revêtue de son chaperon rouge, va entrer, avec sa galette et son petit pot de beurre, dans sa classe de troisième avec pour seule arme sa bonne volonté, ses souvenirs de bonne élève, et peut-être deux jours de formation accélérée à l’IUFM, bonnes gens.  Classe de troisième où l’attendent, en se pourléchant les babines, une bande de lascars avides de chair fraiche dont ils en ont été sevrés depuis deux mois.

Le Ministre de l’Education nationale qui porte la parole vient de décider que les élèves devraient dorénavant se lever pour accueillir leur enseignant. Il ne sait pas que le problème n’est pas de les faire se lever, mais plutôt de les faire asseoir.

 

Nos financiers gouvernementaux sont eux aussi rentrés. A la niche. Pour la raboter.

 

Nous allons vers des Temps modernes.

 

 

 

 

 

 

 



[1] On en a vu qui s’enfermaient dans les toilettes pour lire le dernier opus de Binet, le numéro 20: Les Bidochon n’arrêtent pas le progrès (Fluide glacial)

[2] Il convient de lire, aux éditions Dargaud, collection Poisson Pilote, le De Gaulle à la plage de Jean –Yves Ferré.

[3] A son arrivée à Fort de France, notre Ministre a été fortement applaudie. On tuait les moustiques à grandes claques. Elle a distribué des tapettes.

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