CHRONIQUE 39-10
CHRONIQUES 2010
TRENTE-NEUVIEME SEMAINE
De la curiosité de l’Homme. Le manger japonais et sa technologie. De la nationalité française, encore. De la modernité des temps.
L’Homme est un curieux animal. Disons plutôt un animal curieux. Sa curiosité est sans limites. Et ça ne date pas d’hier. Souvenons-nous de la femme[1], qui a tant fouillé partout et tant goûté à tout, dans le jardin paradisiaque, qu’elle s’est retrouvée dehors, avec l’autre innocent. Le bébé est curieux, l’enfant aussi, les doigts dans la prise, les allumettes, l’envers du décor, le fond de la grotte, le trou de la serrure, les livres du haut de la bibliothèque, les vieilles malles du grenier. L’adolescent n’est pas en reste, les nuits à la belle étoile, les scooters bricolés, les expériences chimiques incertaines, les filles. L’Homme, depuis l’invention de la mondialisation ne sait plus où donner de la tête. Tout s’offre à lui, il est débordé. Lui qui ne voyait guère au-delà de sa montagne, il explore la Lune. Chaque jour est une nouvelle expérience et une nouvelle découverte.
Dernière en date, à l’initiative des petits-enfants, maintenant voladours, manger japonais. La chose était tentante, après le chinois, l’italien lombard, le sicilien, le mexicain, le huron wenda, l’anglais, le gascon, l’andalou, l’alsacien du sud, dit aussi le haut, et l’auvergnat, le bas et le haut. Maintenant, le Japon. Les geishas[2], les cerisiers en fleurs (sakura) et le Mont Fuji au loin avec son panache[3], non, ça, c’est la bombe atomique, le thé en grande cérémonie, le saké, le tatami, les kamikazes et tout leur tremblement, les chrysanthèmes. Aussi Yamaha, le piano et la moto, et Yamamoto, de Pearl Harbour qui n’était pas un plaisantin. Mêmement la mousmée, et Sumo, le chien présidentiel qui n’a pas supporté la retraite.
Le Japonais en question est étonnamment situé en plein cœur du vieux Limoges, au moyen âge, à deux pas de la place des Bancs (charniers), non loin de la chapelle des Bouchers, rue de la Loi. Ambiance clinique, néons, propreté scrupuleuse. En fait un bar à sushis, d’où tabourets acrobatiques, convives rangés au coude à coude le long de tables-plateaux minimalistes. Et le convoyeur de plats ! Comme à l’aéroport, vous voyez, les voyageurs debout le long de ce serpent caoutchouté aux écailles si peu ragoûtantes, qui sort du néant chargé de bagages en désordre et qui repart vers des tréfonds où des soutiers expéditifs se vengent sur vos valises du mauvais sort que leur fait subir leur compagnie d’exploitation. Et cette valise minable qui tourne et retourne, qui passe et repasse ; bientôt on ne voit plus qu’elle, et son étiquette, et sa poignée fatiguée, de plus en plus lamentable à chaque passage. Enfin son propriétaire sort de la foule maintenant plus clairsemée, la récupère presque subrepticement et disparait, furtif dans l’anonymat complice. Notre convoyeur japonais se veut plus appétissant et accueillant. Ses écailles rutilent, ses ondulations paisibles de boa bien nourri inspirent toute confiance. Le serpent-carrousel est chargé de mets qui s’offrent à vous sur des assiettes de couleur, sous de petites cloches transparentes. Il suffit de tendre la main. Vous avez là, à intervalle régulier, à un rythme régulier, des sushis bien sûr, mais aussi des makis, des big rolls, des tamakis, des mangas (un peu stéréotypés), aussi des sashimis, d’amusants tamagoshis, des yakitoris et toujours du riz vinaigré. Une sorte de moutarde verte délicatement ouvragée dans un minuscule bol. Forte à vous emporter la bouche et tout le gargaillou. Une sauge soja sucrée dans laquelle vous trempez ces aliments, lorsque vous maitrisez suffisamment les baguettes, ou alors, à la pointe du couteau (la pointe d’un laguiole Dumas aîné fera aussi bien l’affaire, quoique exotique en ce lieu). L’addition est facile à faire, on paie selon la couleur de l’assiette, et leur nombre. Vous l’avez deviné, vous êtes dans un rolling bar, un sushibar à « technologie magnétique », un nouveau concept. Vous n’aurez vu en guise de geisha qu’un furtif visage coiffé d’une charlotte, au delà du minuscule passe-plats, et des mains gantées alimentant habilement le serpent. Et vous aurez conclu votre repas en vous saisissant, comme par pitié, et en souvenir d’une valise défraîchie, de deux yakitoris peu engageants sous leur cloche un peu de travers, qui n’avaient pas trouvé preneur malgré de nombreux passages tous infructueux. Vous aurez mangé à l’aveugle, ou à la couleur, sans doute du thon, du saumon, de l’anguille, du poisson encore, du poulpe, toujours crus, des algues, des champignons, du gingembre, du raifort, du très fort même, du chou, peut-être des légumes, et bien d’autres choses. « Ce n’était nippon ni mauvais » vous dira l’Auvergnat, peu convaincu, en pensant aux tripes matinales, ou à la tête de veau, et à la toile cirée à carreaux du bistrot du bas de la rue de la Boucherie, à Clermont-Ferrand, arrosées du petit Corent du patron.
Restons étrangers, cinq lois en sept ans sur la nationalité française ! Les autochtones n’y comprennent plus rien. D’aucuns révisent leur arbre généalogique, pris de doute. Une arrière grand’mère un peu volage n’aurait elle pas fauté ? D’autres cherchent fébrilement au Journal officiel le décret de naturalisation de leur père, signé Albert Lebrun, président respectable s’il en est[4]. Ils le conservent la nuit sous leur oreiller. Et gardons-nous de nous attaquer à un représentant de l’autorité, qu’il soit concierge ou général d’Empire. Pendant ce temps, les malfrats révisent leur tactique, le porteur du lance-roquettes aura dorénavant sa carte d’identité accrochée bien en vue et son extrait d’acte de naissance en poche, afin d’être constamment en mesure de prouver sa date d’acquisition de la nationalité française, à défaut, le bandit corse fera l’affaire puisqu’il présente toutes garanties d’authenticité.
Des Français continuent de manifester et marchent et marchent par les rues. Leur président pratique le vélo, à la campagne. Ils ne vont pas s’entendre de sitôt.
Un champion cycliste se serait dopé au beefsteak. Où est le mal disent les éleveurs de bœuf limousin ?
Nous vivons des Temps modernes.
[1] La femme est un homme qui s’ignore.
[2] Le Japon où les geishas aguichent…
[3] Allez le voir sur le site de la BNF et son expo virtuelle d’estampes japonaises, celles de Hokusai, 36 vues du Mont Fuji. (La première est bien connue, la grande vague de Kanagawa). Il a inspiré Monet (son pont japonais)
entre autres.
[4] Quand vous pensez que Georges Charpak avait eu des problèmes pour faire renouveler sa carte d’identité. Ca console plus d’un quidam qui avait eu les mêmes difficultés.