CHRONIQUE 45-10

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CHRONIQUES 2010

 

 

QUARANTE-CINQUIEME SEMAINE

 

 

De la Der des Der, en images, en romans. Des femmes des hommes. De l’Armistice et des labours, et des pluies, en couleurs. De la gentillesse. Du remaniement par les temps goncourt. De la modernité des Temps.

 

 

Que faisait l’Homme entre 1914 et 1918 ? Il attendait, il attendait l’Armistice. L’Armistice qui marquerait la fin de la Grande Guerre. Nous avions eu plus long comme guerre, Cents Ans par exemple. Mais pas cette horreur. Les grands-pères, ceux qui en étaient revenus, en parlaient peu et les lettres qu’ils envoyaient ne disaient pas l’indicible. Regardons les peintres, ils nous en parlent mieux que quiconque. Voyez Vallotton, cette xylographie de 1916, Les barbelés, deux soldats faisons corps avec les barbelés où leurs cadavres sont mortellement emmêlés. Voyez la Guerre de Marcel Gromaire, ces soldats-robots mécaniques, et les gravures de Beckmann, dont l’Obus[1]. Enfin le suprême Otto Dix, ces soldats allemands  dans l’Assaut sous les gaz, figures de cauchemar s’apprêtant à lancer leurs grenades, et aussi Le repas dans la sape, ce soldat bestial qui dévore une nourriture informe près d’un squelette qui préfigure son destin, enfin le triptyque de La Guerre, dont on se détache difficilement. Les pustules, les blessures purulentes, les vers, la gangrène, la facture générale, tout rappelle le retable d’Issenheim de Grünewald, sans Dieu, qui a laissé les hommes à leur tuerie, à leurs horreurs, à leur violence de destruction. Regardez ceux qui en sont revenus, Kirchner, son Autoportrait en soldat, brandissant, au lieu d’un pinceau, un moignon sanglant et Egon Schiele, Le portrait du lieutenant de réserve Heinrich Wagner, homme au regard éteint, accablé, sans espoir, et même le portrait d’Apollinaire par Picasso, avec son bandage de trépané sous son képi et sa médaille pendante.

Relisons les écrivains et ils sont nombreux, Henri Barbusse Le feu bien sûr[2], mais aussi Roland Dorgelès, Les Croix de bois, Maurice Genevoix, Ceux de 14, Erich Maria Remarque, A l’ouest rien de nouveau et Ernst Jünger, Orages d’acier,[3] au Livre de Poche et souvenons-nous d’Apollinaire. Pensons à Claude Duneton, Le monument, réédité aux Presses de la Cité, avec une postface de l’auteur[4].

On se souvient des poilus. Il serait bien temps d’évoquer les veuves, les jeunes veuves qui prirent le deuil et ne le quittèrent plus. Vous en avez connu de ces femmes en noir qui pleurèrent mari, fils, frères. Et ces jeunes filles restées tristes célibataires après l’hécatombe des hommes dans la force de l’âge.

Nous fêtons l’Armistice en novembre. Ce mois est en effet propice,  pour épuiser les invendus de chrysanthèmes, particulièrement le 11. Le cerisier vient d’épuiser, en deux jours, ses réserves de rouge orangé. Sous la pluie, il a laissé tomber ses feuilles maintenant sinistres en  brun foncé. Ce mois, où l’on commémore, comme mémoire, ou commémort plutôt,  comme mort, est le mois des terres, les terres d’ombre, la terre d’ombre naturelle, la terre d’ombre calcinée, couleurs froides, mais aussi le brun Van Dick, grandiose mais tragique et la terre de Sienne, naturelle ou brûlée, plus rousse. Aussi des gris, nuances des mélanges noir et bleu de Prusse, ou bleu outremer. Des gris des pluies glaciales et sournoises. Et des ocres éteints des labours calcaire humides et les noirs profonds, violacés parfois, des lœss de Limagne.

 

Pour nous égailler, nous avons eu, d’abord, la journée de la gentillesse. Un seul jour, difficile de tenir plus longtemps. Mais vous avez apprécié. Votre DAB familier a tout à fait reconnu votre code et il aurait remercié, mais tout à vos billets qu’en bon auvergnat vous vérifiez avant de les serrer dans votre portefeuille, vous n’avez rien remarqué et il est vite passé au suivant. Au super marché, l’hôtesse de caisse vous a gratifié d’un grognement de bienvenue et l’œil dans le vague, ne s’est même pas étonnée qu’en cette saison vous achetiez un maillot de bain et le dernier tuba du rayon. Et pendant que vous composiez votre code, elle a été très aimable avec sa collègue de la caisse voisine qui avait des problèmes de garde d’enfant, vous laissant vous débrouiller avec vos bons d’achat, de réduction, de « revenez nous voir ». Le standard du CHRU vous a souhaité la bienvenue, en anglais, avec un léger accent limougeaud et vous avez patienté et patienté, gentiment, faute de pouvoir dire des gentillesses à la machine. Quant à la banque…, vous avez tapé 1, 2, 3 et vous avez écouté non moins gentiment sa musique soporifique.

Et, ensuite, aussi le remaniement. « Mais l’on prévoyait aussi que le président du conseil resterait le même et qu’il se bornerait à remanier son ministère. »[5] « C’est dans la nuit du 5 au 6 juin que M. Paul Raynaud, en remaniant son gouvernement, m’y fit entrer comme sous-secrétaire d’état à la défense nationale ». Trop tard ![6]

Nous allons commencer la saison No 2, la season, comme on dit maintenant dans les séries, puisque nous avons ringardisé les feuilletons. Et les gentillesses sont heureusement terminées.

 

Michel Houellebecq a décroché le prix Goncourt, qui est donc attribué à Flammarion, la première fois depuis 1980, nous dit-on. On en est content pour eux, ils vont faire de l’argent. Et puis Houellebecq est si mignon avec sa parka et son capuchon rabattu sur ses cheveux filasse, et son roman où l’on reconnait nos célébrités et la France, un peu médiocre, des traditions bien de chez nous qu’aiment tant les étrangers.

 

La cape invisible va bientôt être en vente. On lui préfèrera la cape qui rend visible l’invisible.

 

Nous allons vers des Temps modernes.    



[1] « Quand une énorme salve vient retentir par ici, c’est comme si on ouvrait violemment les portes de l’éternité. Tout suggère l’espace, le lointain, l’infinité … » Lettre à sa femme.

[2] " A côté de têtes noires et cireuses de momies égyptiennes, grumeleuses de larves et de débris d'insectes, où des blancheurs de dents pointent dans les creux ; à côté de pauvres moignons assombris qui pullulent là, comme un champ de racines dénudées, on découvre des crânes nettoyés, jaunes, coiffés de chéchias de drap rouge dont la housse grise s'effrite comme du papyrus… »

 

 

 

[3] « Un jour que je me frayais un chemin tout seul à travers les broussailles, je fus surpris par un bruit léger, des sifflements et des gargouillis. Je m’approchai et tombai sur deux cadavres qui semblaient rappelés par la canicule à une vie funèbre. »

[4] « Je ne l’ai jamais relu…au bout de trois pages, je me mettais à pleurer. »Claude Duneton.

[5] Marcel Arland, Ordre, Gallimard, NRF, Prix Goncourt 1929

[6] Charles de Gaulle, Mémoires de guerre. 1954.

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