CHRONIQUE 44-10

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CHRONIQUES 2010

 

 

QUARANTE-QUATRIEME SEMAINE

 

 

L’Homme est un anthropoïde qui s’ignore. Des voyages ferroviaires des retraités. Du commerce et des foires. Des embouteillages. De la modernité des Temps.

 

 

 

L’Homme est toujours à la recherche de sa famille. Il veut connaître ses ascendants et partant, il découvre des ribambelles de cousins. Le dernier  ancêtre en date vient d’être débusqué, en Lybie, une sorte de petit ouistiti qui serait venu d’Asie, à travers la forêt tropicale qui s’étendait alors dans le coin, depuis la Chine et la Birmanie. Quel n’est pas notre étonnement, les Grands de ce monde descendraient, avec nous, d’un minuscule anthropoïde de moins de cinq cents grammes, mais avec déjà des mains préhensibles, comme nos gourous de la Finance. Et quel voyage, depuis l’Asie, avec ses petites mains et sa grande queue ! Depuis, les hominidés, dont l’homme, ont toujours eu la bougeotte, de migrations en migrations, des déplacements ininterrompus, à pied, à cheval, en char à bœufs, en chaise à porteurs, en vélocipède, en automobile, en train, en trautres.

Certains des retraités modernes ne dérogent pas à la règle. Ils viennent de défrayer la chronique avec une épopée ferroviaire qui restera dans les annales, à l’instar de la bataille du rail. Ils viennent d’inaugurer un concept nouveau, le voyage aléatoire, c'est-à-dire plein d’aléas. Vous partez de Normandie, de La Hague. Des incidents vous retiennent longuement à proximité de Caen. Ensuite destination inconnue, cahin-caha, vers l’Est. Vous apercevez Strasbourg, de loin, et passez en Allemagne par le pont de Kehl. Des foules en liesse, péniblement contenues par des troupes policières qui tentent de refroidir leur ardeur avec gaz lacrymogène et lances à eau, vous accueillent avec grand déploiement de drapeaux, oriflammes, banderoles et force vociférations. Après soixante-sept heures de voyage et de nombreux tours et détours vous arrivez presqu’à destination. Quelques kilomètres en camion encore. Vous n’êtes pas rendus. C’est que ce sont des retraités d’un genre un peu spécial qui ont entrepris ce  voyage, des déchets de combustible nucléaire, retraités eux aussi, qui vont aller reposer dans des couches de sel d’une ancienne mine quelque part dans le nord de l’Allemagne. Il va falloir d’urgence se mettre au régime sans sel.

 

Le train toujours. Le train du livre[1] est arrivé à Brive. Cent-soixante- dix écrivains accueillis par cent-cinquante manifestants contre la réforme des retraites. Ils sont passés à la télé. Les auteurs étaient contents, ils avaient mangé des nourritures locales et bu du vin de sponsors dont la réputation n’est plus à faire. Il y avait là tout le gratin de la littérature française ; entre autres, Antoine de Caunes, Paul Loup Sulitzer, Thierry Roland, notre annuelle Amélie Nothomb et Sarkozy, le père Pal, 82 ans, en prime, un des frères Bogdanov venu dévoiler le secret de l’origine de l’univers. Michel Drucker en personne devait, le lendemain, dédicacer son dernier livre[2], sur un stand pour lui tout seul. On prévoyait un service d’ordre important et un itinéraire imposé pour contenir la foule, comme pour Jacques Chirac l’année dernière. L’éditeur envisageait de vendre au moins mille (1000) livres.  C’est dire que la manifestation briviste porte bien son nom de Foire du Livre. Dans les temps on aurait dit la Foire aux Livres, comme on disait la foire aux bestiaux, mais aussi la foire aux vins, au jambon, aux oignons, à la ferraille. En fait, on y vend des livres, pas de la littérature. Pour les acheter, attendons l’an prochain. On les trouvera vendus au poids, chez les Compagnons d’Emmaüs[3]. A la foire, on peut voir des auteurs, mais rarement des écrivains. Malheureusement leur position généralement assise ne permet pas de tâter leur croupe, comme au champ de foire. On se contentera de les voir fugitivement, car la foule vous pousse continument, de face, assis inconfortablement sur des chaises de camping, serrés comme harengs en caque, les yeux dans le vague, le regard perdu dans cette foule disparate et bruyante, fatigués et assommés  par le tohu-bohu et la chaleur animale  ambiantes, conscients d’être des produits de consommation éminemment périssables, en promotion au rayon loisir et culture de l’hyper marché. Et on aura pu apercevoir, en vrai, Michel Drucker, mais aussi, côte à côte, un prêtre en tenue, une religieuse catholique et une musulmane, voilées[4], qui avaient l’air de s’entendre comme larrons … en foire.

Cette année, le président de la Foire était Jean- Christophe Ruffin. Il a prononcé un beau discours d’ouverture, un discours de ministre de la culture, sur la francophonie. Voilà quelqu’un qui ferait un bel et bon ambassadeur de France, en Afrique.

 

Après le train, l’automobile. Les Limougeauds viennent d’apprendre avec étonnement que leur ville était la quatrième ville la plus embouteillée de France, derrière Paris, Lyon et Lille. Etonnement et fierté, battre  Bordeaux, Rouen, Marseille et même Poitiers, être quatrième sur les vingt-sept zones métropolitaines du pays ! Etonnement et incrédulité et tout le monde a bien ri de cette plaisanterie de  premier avril. Pour un Limougeaud, attendre cinq minutes au carrefour de la mairie, c’est long, dix minutes, c’est interminable, un quart d’heure, on en parle encore l’année suivante. Le dernier embouteillage connu, monstre celui-là, date des dernières chutes de neige, à la sortie des bureaux, où on avait parfois dû abandonner les véhicules, mais c’est une catastrophe centennale. A la rigueur, quelques fois à la sortie du Zénith, les jours de grande affluence, ou pour la fête chez les Ponticauds, ou à Carnot, si un poids lourd s’est égaré dans le coin, à la gare, à l’arrivée ou au départ des trains de Paris. Les Parisiens qui les envient vont les regarder d’un autre œil. Cette annonce est le fruit d’une étude américaine sur la circulation dans les grandes villes d’Europe. Limoges est bien placée donc. On attend les retombées internationales, dans la bonne humeur.

 

Pamela Anderson demande aux juifs ultra orthodoxes de renoncer à la fourrure animale qui orne leurs streimels. Que serait notre Louis de Funès sans son couvre-chef des aventures de Rabbi Jacob ?

 

Nous allons vers des Temps modernes.

 

 



[1] Appelé le train «  Cholestérol »

[2] Rappelle-moi, Editions Robert Laffont.

[3] « Joubert reprochait aux livres nouveaux de l’empêcher de relire les livres anciens. Que dirait-il aujourd’hui ! La mode nous impose, rentrée après rentrée, une foule de navets qui seront oubliés dès demain. » Saveur du temps, Jean d’Ormesson. Pocket, septembre 2010

[4] Vous avez remarqué, vous aussi, qu’au moindre coup de vent, pour peu que deux lettres soient mal accrochées, voilée devient violée, et vice- versa

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