CHRONIQUE 46
CHRONIQUES 2009
QUARANTE – SIXIEME SEMAINE
Jeux de société, au pied du mur. De l'avantage de se trouver du bon côté du mur. L'homme politique est muricole. Inaugurations. L'automne au jardin. Cinéma Paradisio. Grandeur consécutive d'Allah.
Les cérémonies de commémoration de la chute du Mur de Berlin sont terminées. Le rideau est à nouveau baissé. Quelle bonne idée que ces dominos qui s'écroulaient l'un après l'autre, comme s'était effondré le Système ! De la Pologne à la Hongrie, de la Tchécoslovaquie à la Roumanie et la Bulgarie, et bientôt la Slovénie et la Croatie, durant ce dernier trimestre de l'année 1989.
La partie de dominos est terminée. Les uns ont gagné. D'autres ont eu une mauvaise pioche. Ceux-ci ont festoyé le ventre vide, bienheureux de pouvoir dire librement qu'ils avaient un peu faim. Ce sont les mêmes qui, au jeu de l'oie, sont obstinément renvoyés par le sort à la case prison ou tête de mort, selon le jeu. Et, ceux qui, aux petits chevaux, n'arrivent pas à sortir de leur écurie où ils sont réexpédiés, bonnes gens, dès qu'ils ont mis un pied dehors. Ceux qui ont tiré le mauvais numéro et n'avaient pas les moyens de se payer un remplaçant. Ceux qui ont cru à la der des ders. Ceux qui sont nés du côté du mur perpétuellement à l'ombre, du côté où l'on survit grâce aux rogatons généreusement jetés par les voisins par-dessus les murailles. Ceux qui mourront en ayant rêvé, toute leur vie, de l'inaccessible pays de Cocagne. Regardez bien, un autre mur, le mur de la faim[1] et de la misère ne passe pas très loin de chez vous. Et il est indestructible.
Ce mur de Berlin, mort ou vif, a toujours attiré beaucoup de monde. Lors de sa chute et les jours suivants, on avait bien vu la foule, à la télé. Mais on ne pensait pas qu'autant d'hommes politiques, confirmés ou en herbe, avaient fait le déplacement. Tous s'étaient donné le mot. L'homme politique français est muricole. Chacun y est allé de ses petits coups dans le béton, avec ses petits poings, son Laguiole ou son Opinel, sa lime à ongles, ses dents, que d'aucuns avaient déjà longues, sa pelleteuse personnelle, que sais-je, son conseiller politique ou son attaché parlementaire. Et chacun est reparti, pas peu fier de cet exploit, mais le ventre un peu ballonné par toute cette bière qu'il avait fallu ingurgiter en compagnie des nouveaux amis allemands dont on n'est pas certain, de surcroit, qu'ils aient apprécié, à sa juste valeur, la portée de ce geste héroïque.
Vous avez retrouvé votre agenda de l'époque. Au 9 novembre 1989, vous aviez noté, le matin, « à 8 heures : réunion de la cellule de réflexion sur les remboursements des frais de déplacements » et le soir, en bas de page : « Penser à faire réparer la perceuse. » C'était prémonitoire.
Cette année 1989 fut artistique. On vit et entendit le Violoncelle[2] au pied du Mur. Mais le Piano s'était tu quelques jours avant, avec le décès de Vladimir Horowitz. Et Herbert Von Karajan l'avait précédé en juillet. A Paris, on avait inauguré le Grand Louvre et sa pyramide, l'Opéra Bastille, et la Grande Arche de la Fraternité dite Arche de la Défense. A l'époque, on faisait dans le bâtiment et dans la grande pompe, c'était le bicentenaire de la Révolution française.
L'automne est bien là. Les souffleuses de feuilles mortes vrombissent dans les allées. Il est temps de rentrer les dahlias et de ranger la cabane du jardin. Ce projet de mettre de l'ordre, vous l'avez depuis très longtemps. Gardez-vous de le mettre à exécution. Extirpez d'un fin fond quelque vieux Chasseur français du grand-père et, assis sur un cageot, écoutant la pluie sur les tôles, régalez-vous. Il sera bien temps, plus tard, d'envisager quelques rangements.
Il convient, vous dit-on, de « transformer votre espace nature citadin en oasis de biodiversité »[3]. C'est l'évidence. Donc, plantez le sureau, le noir, celui dont les baies sont comestibles, cuites, en gelées et confitures. Les Anciens en avaient un, dans la haie. Les fleurs séchées sont souveraines contre le rhume, la grippe, la fièvre. Et les enfants en font sifflets, flûtes, mirlitons (procurez-leur du papier à cigarettes auprès d'un fumeur qui se les roule, du JOB ou du RIZla+), et sarbacanes. Ça les changera des séries télé.
Revenons à 1989. En janvier la mère Denis nous quittait, lessivée et les doigts gourds de rhumatisme, et en décembre, c'est Silvana Mangano qui rejoignait le paradis du cinéma et nous laissait au cœur un goût de riz amer.
Et c'est ainsi qu'Allah est grand.
[1] 1,02 milliard de personnes, soit un sixième de la population mondiale ont faim aujourd'hui, dont 15 millions dans les pays développés. Rapport de la F.A.O. Publié le 14 octobre 2009.
[2] Mstislav Rostropovitch bien sûr. Prix Staline 1950, apatride en 1978, par la grâce de Leonid Brejnev, réhabilité en 1970 par Mikhail Gorbatchev, ami de Boris Elstine, soutien de Vladimir Poutine.
[3] Le calendrier du jardin, no 153 du 13 novembre 2009.