CHRONIQUE 53-09
CHRONIQUES 2009
CINQUANTE - TROISIEME SEMAINE[1]
Mystères du calendrier. Echangisme. Vœux électroniques, vœux d’antan. Bonnes actions épistolaires. Les grillons et les crocodiles. Vœux boisés. Grandeur consécutive d’Allah.
Cette année encore le Nouvel An tombe le premier janvier. Les Ethiopiens l’ont déjà fêté, les Chinois attendent mars pour entrer dans l’année du Tigre. On aimerait mieux, pour notre commerce, que ce soit l’année du Paresseux. Ce Tigre va nous manger tout cru. C’est à Charles IX que nous devons le début de l’année au premier janvier. Le Charles IX de la Saint Barthélémy, il aurait mieux fait de continuer de s’occuper de calendrier. Avant lui c’était la panique et chacun y allait de ses vœux au petit bonheur, à Noël, à Pâques, et le petit commerce n’était pas content. Les autorités ecclésiastiques ne savaient plus, elles-mêmes, quand donner de l’ostensoir et sonnaient les cloches au petit bonheur la chance. Maintenant tout est bien réglé, une semaine pour digérer le réveillon de Noël avant d’attaquer les festivités du Nouvel An, une semaine pour échanger ou revendre les cadeaux les plus moches, les plus encombrants, les inutiles, en fait tous ceux qui ne vous ont pas fait plaisir, tous ceux achetés par ceux qui vivent à vos côtés et qui ne vous connaissent pas, les cadeaux de politesse, d’obligation, les impulsifs et les irréfléchis, et ceux qui auraient tant fait plaisir… au donateur lui-même [2]. Et les cadeaux redoublés ou triplés; au quatrième moulin à poivre, fût-il électrique et à mouture réglable, et doré sur tranche, vous êtes en droit de trouver la plaisanterie épicée. Viendra ensuite la semaine du blanc et nous serons dans de beaux draps.
En attendant nous avons les vœux. Les vœux modernes sont électroniques. Et expéditifs. Internet fait des miracles. Une photographie des bambins à la plage, à la montagne, dans vos bras, tout nus, peu importe, ou une photo de vous et votre compagne dans les mêmes lieux et tenues fait l’affaire. Si vous êtes allergique à la photo, des sites spécialisés vous fourniront, clefs en mains, des cartes électroniques animées, éventuellement musicales. A condition de ne pas être trop regardant sur la musique. Une ou deux listes de diffusion, un clic. Le tour est joué, l’ensemble de vos correspondants a reçu vos vœux les plus sincères, et, pour certains, les moins personnels qui soient[3]. En quelque sorte des vœux urbi et orbi[4]. Pour les très proches, conseillons l’usage de la webcam avec un logiciel de communication audio. Vous voyez vos interlocuteurs[5], ils apparaissent généralement avec un gros nez, (l’engin est d’un réglage difficile), rouge orangé à cause de la mauvaise lumière et vous les entendez avec un léger décalage, ils sont si loin. Mais vos petits enfants sont merveilleux ainsi.
Les vœux anciens étaient plus cérémonieux et moins expéditifs. Les visites imposées n’en finissaient pas mais elles ne manquaient pas de charme. Et les enfants accompagnaient les parents. Obligatoirement. Vous vous souvenez du grand-père qu’il fallait embrasser dans sa moustache qui sentait le gris qu’on roule, une moustache de poilu. Celui qui vous faisait écouter, très près de votre oreille, le tic-tac précipité de sa montre gousset. Les montres de maintenant sont muettes et le tic-tac du grand-père s’est arrêté depuis bien longtemps. Et l’autre Mémé qui vous serrait si fort dans ses bras, votre nez dans son tablier, où elle mettait des œufs, des noix, des pommes, la salade du jardin, le petit bois qu’elle venait de couper, le poussin égaré. Tablier dont le coin du bas débarbouillait prestement votre joue mâchurée. Le tablier qu’elle agitait pour chasser les poules de la cuisine ou pour faire « apprendre » le feu. Elle vous servait deux doigts du cassis qu’elle faisait elle-même et vous glissait une petite pièce qu’elle avait préparée à l’avance. Elle, elle sentait la pomme reinette déjà flétrie ou la blandurette, le feu de bois et une eau de Cologne dont elle usait avec parcimonie et qu’elle serrait précieusement dans son armoire, sur l’étagère du haut. Des visites s’imposaient, à la petite tata[6], qui confectionnait des pâtes de coing garanties sans colorant, sans conservateur, bio avant la lettre. Elle avait servi chez les bourgeois, chez elle ça sentait bon la cire d’abeille et il fallait prendre les patins. Visites à la vieille voisine dont la barbe piquait, à la Marinette, la copine des parents, qui donnait toujours un petit Jésus en sucre blanc, dur comme caillou, que vous hésitiez à croquer, (le petit Jésus quand même !), vous commenciez par les pieds.
Et puis les enfants écrivaient, de petites cartes avec des paysages enneigés, des chatons, des roses, des chaumières, c’était champêtre. Il fallait écrire droit, même l’adresse, aux tontons éloignés, à la marraine et à son chien, sans fautes, en recopiant le brouillon, avec pleins et déliés. Un vrai travail donc, pour bien dire, une corvée.
Le plaisir de l’envoi de cartes de vœux existe heureusement toujours, et résiste à l’électronique, par la grâce de l’U.N.I.C.E.F. qui nourrit, par vos achats de cartes, les gamins qui ont faim, bonnes gens. Ces cartes, peut-être votre première bonne action de l’année, laissent deviner à vos correspondants que vous avez grand cœur.[7]
Changement d’année ou pas, la Terre continue de tourner. L’Homme s’active. Un éleveur de crocodiles nourrit ses bébés crocos avec des grillons. Ils n’en font qu’une bouchée. Oui, des grillons. Les grillons de nos prairies ensoleillées, ceux qui vivaient autrefois dans les cantous, les fours du boulanger, ceux qui survivent encore dans les souterrains du métro. Bientôt les cri-cri-cri-cri auront disparu, comme les tic-tacs, tic-tacs, comme les grands pères avec de grosses moustaches, des blessures de guerre et de bons yeux d’un bleu délavé. Ils vivront dans nos souvenirs. Mais peut-être un soir, près d’un marigot, entendrez-vous, en prêtant bien l’oreille, les cri-cri d’un crocodile.
Faisons vœux de tout bois, puisque c’est de saison. Santé et robustesse du chêne, innocence du pêcher, grâce du bouleau, solidité et dureté du hêtre, générosité du châtaignier. L’Homme cherche le vieux pommier chargé de gui. Sous les branches, il embrasse sa compagne. Il s’en porte bien.
Et c’est ainsi qu’Allah est grand, au gui l’an neuf !
[1] 2009 comporte, au poil près, 53 semaines.
2 La FNAC a dû déjà vous donner toutes facilités pour vendre vos cadeaux et eBay vous ouvre grand les bras. Profitez-en pour échanger le dernier Susan Boyle contre Cecilia Bartoli et le dernier Renaud contre le premier. Gardez l’intégrale des Beatles
[3] Ne parlons pas des vœux par S.M.S., écrits à la va vite, expédiés d’une chiquenaude, reçus dans l’instant, oubliés dans la seconde.
[4] Vous avez reçu, en plus de leurs vœux, une demande en mariage d’une Hottentote ou d’une Ossète du Nord, à défaut, l’envoi d’une montre ou d’une promesse d’accueil en France.
[5] C’est réciproque, faites un brin de toilette et pensez à enfiler le pull que vous venez de recevoir, oui, celui à rayures horizontales bleues et vertes, très tendance.
[6] Pour la distinguer de la Grande Tata, qui elle était grande, doublement puisqu’également grand-tante.
[7] Dans une prochaine chronique, nous parlerons des bonnes résolutions pour 2010, inch’Allah !