CRHONIQUE 52-10
CHRONIQUES 2010
CINQUANTE DEUXIEME - et dernière - SEMAINE
Du destin de l’Homme. De l’autobus 21. De la fin. De la modernité des Temps.
Où est l’Homme, par ces frimas ? Vialatte nous le dit : « Certains géographes croient l’avoir aperçu sur le trottoir, au coin de la rue de la Glacière. Il attend l’autobus 21. On le reconnait à son parapluie noir, son pardessus de couleur foncée et sa longue patience. On sent bien qu’il regrette ses ailes. »
C’est le destin de l’Homme de regretter le Paradis perdu. Dans son désespoir, il s’agite. Certains prennent l’autobus. D’aucuns enfourchent leur vélo et font le tour de France, en partant de la Belgique, puis passent par le Grand Duché, l’Helvétie, l’Italie, l’Espagne, d’autres courent le marathon de New York, en culotte légère, ou le Paris-Dakar, en Amérique du Sud, en automobile[1], devant des lamas qui considèrent d’une moue dédaigneuse toute cette effervescence[2], d’autres randonnent au Népal, ou dans les déserts et vont d’erg en reg, certains courent sur les glaciers. D’autres tournent en rond, dans les îles et nous mènent en bateau, ou dans leur quartier, en promenant leur chien, un sac plastique à la main, ou leur femme, un sac en plastique imitation cuir, à main, au bras. Ils finissent par revenir à leur point de départ, étonnés de la rotondité de la Terre. Ils retrouvent leur parapluie, derrière la porte, et leur femme avec le chien, devant la télé, poussiéreux et étiolés. Et ils attendent, impatiemment, que des ailes leur poussent. En vain. Ils en meurent, inconsolables.
Je l’ai vu passer cet autobus 21. Il venait de tout là-bas, des fins fonds, d’Auvergne, aussi du canton de Vaud et de Lombardie du nord, vers Valmorea. Aux places du fond, tout à l’arrière, j’ai aperçu les ouvriers de chez Michelin, en bleus, ceux des trois-huit, les émouleurs thiernois, noirs de la crasse du rouet, les vieux de l’hôpital, dans leurs brayes trop grandes, leur ceinture de ficelle et leur braguette entrebâillée, les pêcheurs de la Dore, les dimanches, les paysans de Moissat-Haut et de Moissat-Bas, des qui sentaient l’ail, le chou, ceux des Dômes qui exhalaient le suint de leurs moutons, le lard un peu rance et ceux de la montagne thiernoise, aux odeurs de scierie, de copeaux d’épicéa, de résine, de sous-bois sombre et frais, de champignons, de fraises des bois et de gouttes ombreuses[3]. J’ai entrevu la vierge de l’église Notre-Dame du mont Cornadore, et toutes ses sœurs romanes, rudes et fières, et la douceur de la Vierge à l’oiseau du Marthuret, aussi des grands-mères qui priaient, dans le coin où elles avaient été reléguées, dans l’ombre des bas-côtés de l’église, des grands pères à moustache piquante et à montre gousset en acier, et de pauvres bougres aux poches pleines de vent, aux mains usées de travail, aux doigts à jamais recroquevillés, fissurés, toujours entre deux guerres, entre deux rationnements, entre deux inquiétudes, entre deux maladies, qui trouvaient de petites et grandes joies dans une journée de beau temps au jardin, une salade de pissenlits, une pompe aux pommes, une cueillette de champignons, bonnes gens et un peu de bonheur[4] dans la réussite du petit à l’examen des bourses, au certificat d’études, au brevet[5]. Des crève-la-dalle, des pas-de-chance, des métèques, des sans-le-sou, des pauvres-mais-honnêtes, des il-est-bien-travailleur-pour-un italien[6].
L’autobus 21 est immense, vous l’ai-je dit ? Il vient du fond des temps, des temps géologiques, de l’hercynien, du tertiaire et du quaternaire, du volcanisme, des dykes, des gours, des sources chaudes. Il transporte de vieilles montagnes qui n’en peuvent plus, où l’on randonne les mains dans les poches, dans la bruyère et les airelles[7], des volcans qui ronronnent et couvent des œufs (au puy de la Poule).Dans des parfums de saint-nectaire, de bleu, et de fourme d’Ambert. Les montagnes de l’Auvergne ingénieuse, qui adoucit l’amertume de la liqueur de gentiane de ses pentes avec le sucre de betterave de ses Limagnes.
Il transporte toute une bibliothèque d’écrivains qui vous sont chers, des poètes, des philosophes, des romanciers que l’on a appris à aimer dans notre jeunesse, du temps où on lisait des livres imprimés sur du papier, une époque étonnante où il fallait un couteau bien aiguisé, au fil parfait[8], pour lire un livre et couper les pages proprement[9], où on apprenait des passages entiers par cœur.
C’est maintenant Alexandre Vialatte qui conduit le 21. Ses chroniques sont bien rangées derrière son siège. Des Auvergnats l’accompagnent, Pascal, et son beau-frère qui porte précautionneusement des fioles en verre, Pourrat et tout le Livradois et son Trésor, Sidoine Apollinaire qui a provisoirement abandonné sa villa d’Aydat, Lucien Gachon, Michel de l’Hospital, désespéré de voir encore des tensions religieuses et le réveil de l’intolérance et du fanatisme. Aussi Kafka, venu en ami, de Prague, accompagner son traducteur.
Mais où Vialatte conduit-il son monde, et le nôtre, dans cet autobus sans marche arrière ? Pour l’instant, vers 2011. Ensuite ?
Je le saurai quand viendra mon tour. Je l’arrêterai d’un signe de la main, au coin de la rue de la Glacière, j’irai m’installer au fond, où sont les miens, avec mon petit viatique, un couteau, quelques chroniques peut-être, Vialatte ne m’en voudra pas. Des miettes de souvenirs, d’amour et d’amitiés. Et un marron d’Inde dans la poche, contre les douleurs et les rhumatismes.
Il est temps d’en finir avec ces chroniques. Un an et demi ! Le pari a été tenu. On est passé de la grandeur consécutive d’Allah à la modernité des Temps. Je n’ai malheureusement pas toujours su ou pu trouver la verve de Vialatte. Et puis, le rythme quotidien de parution ne convient pas à un retraité à l’emploi du temps surchargé. Et puis il est des boites de couleurs toutes neuves qui attendent, depuis longtemps, mes pinceaux !
Ne désespérons pas, à l’occasion de quelque événement qui excitera ma bile ou mes zygomatiques, je saurai trouver, histoire de ne pas perdre la main, le temps d’expédier une ou deux cartes postales illustrées par mes soins.
Un homme politique vient de nous présenter ses vœux dans sa cuisine. Ses gamelles, impeccablement propres, étaient vides … Bonne année, et bon appétit !
Nous vivons des Temps modernes.
[1] Naguère, ils vrombissaient sur le circuit de Charade, dans les Dômes, sous la protection de Bibendum et du Mercure Dumias.
[2] Ou des alpagas, ou des gigognes, peut-être des guanos.
[3] Non, pas la gnole, mais la source ou le ruisselet du vallon.
[4] « Sans bonheur, l’Homme n’est pas heureux » Alexandre Vialatte.
[5] Il était récompensé de sa réussite par un magnifique vélo d’occasion rose, presque neuf, un vélo mixte, avec un cadre en berceau .Il en était dégoûté à jamais de la carrière cycliste.
[6] On peut remplacer, au choix, par espagnol, portugais, arabe, nègre, portos, macaroni, bicot, niakoué …
[7] Vous, vous dites myrtilles, ou bleuets
[8] Le Laguiole thiernois était parfait dans cet emploi, à condition de l’avoir préalablement essuyé de son gras de saucisson sur le revers de la manche.
[9] Les impatients, les dévoreurs de bouquins utilisaient leur index, d’où l’expression. Ca donnait des déchirures et des livres mal ébarbés, invendables chez Gibert occasions.