CHRONIQUE 51-10

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CHRONIQUES   2010

 

CINQUANTE ET UNIEME SEMAINE

 

Noël, Noël, Noël. Noël aux affaires. Noël chrétien. Noël ancien. De la modernité des Temps.

 

Cette semaine nous parlerons de Noël puisque l’on ne parle que de lui. Noël sommet de la consommation. Une question essentielle s’est posée, cette neige de décembre allait-elle limiter les achats et les livraisons, allait-on faire notre chiffre d’affaire ? Les aéroports, les gares, les gymnases, libèreraient-ils à temps les naufragés ? Rassurons-nous, les marchés de Noël ont vendu leur lot de boustifaille, sous des flots de cantiques pieux et de tinorossignolades. Cela sentait le vin chaud, écœurant de cannelle, l’oignon frit, les parfums contrefaits et frelatés, l’andouille, les andouilles, la savonnette, l’embrouille, le mauvais cuir, l’attrape-nigaud, le sapin.

Et dire que les premiers chrétiens ne savaient rien de la naissance de Jésus ! L’Evangile de Marc commence avec le baptême dans le Jourdain et c’est Luc, plus tard, qui a raconté la naissance dans la crèche, et la suite et tout et tout. D’ailleurs la vraie fête, c’est Pâques. Il y a eu des chrétiens qui ne fêtaient pas Noël, comme il y a eu des quidams qui ne connaissaient pas le père Noël avec sa robe rouge, avant que Coca-Cola ne l’invente et détrône Saint-Nicolas, distributeur de friandises, d’oranges et de pain d’épices aux enfants sages, pendant que le Père Fouettard s’occupait des garnements. C’était le temps où le marché de Noël de Strasbourg s’appelait le marché de Saint-Nicolas. Et où les gamins se contentaient d’un bricolou.

Et si nous ne fêtions pas Noël ! Si nous ne fêtions pas ce bonbon de jésus, comme nous l’impose la modernité commerciale des hypermarchés, si nous pensions à l’immense et quotidienne pauvreté, aux exploités, aux exclus, aux opprimés.

« C’est un pauv’ vieux en plein Paris,

A deux pas des chouatt’s devantures

T’es clamsé faute ed’ nourriture ?

Pas possib’, c’était un pari !

……………………………………………..

T’as donc pas pu te mette huissier,

Propriot, barbot, financier ?

T’as employé ton ezistence

A rester parmi les « Pas-d’Chance »

……………………………………………….

Le turbin a pris ma jeunesse,

Ma santé, ma joie, mes désirs ;

Et vioque on m’a laissé moisir

Seul et nu devant la Richesse.

Et quand à ces gars économes

J’ai demandé un peu d’pain ou d’pèze,

Y m’ont cité les « Droits de l’Homme »

 et m’ont chanté « la Marseillaise » .

 

Ou encore, du même, cette prière :

………………………………………………………

Que Notre effort soit sanctifié

Que Notre règne arrive

A nous le Pauv’s, d’puis si longtemps,

……………………………………………………..

Que Notre Volonté soit faite

Car on voudrait le Monde en fête,

D’la vraie Justice et d’la Bonté.

……………………………………………………

Pardonnez-nous les offenses

Que l’on nous fait et qu’on laisse faire

Et ne nous laissez pas succomber à la tentation

D’nous endormir dans la misère

Et délivrez-nous de la douleur.

 

 Où l’on voit que les Temps modernes sont des Temps anciens.

 Allez, chantons Noël, « car il le vaut bien » !

Jehan Rictus, Le cœur populaire, berceuse pour un Pas-de Chance. Eugène Rey éditeur, février 1914

Jehan Rictus, Les soliloques du pauvre, Le Revenant, XVI. Le Mercure de France,  mai 1897.

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