Jeudi 31 mai 2012 4 31 /05 /Mai /2012 10:12

MAI  2012

 

Deuxième quinzaine

 

Chronique progressiste

 

Aujourd’hui nous parlerons du Progrès. Chacun le constate, l’Homme progresse, l’Humanité progresse.

Souvenez-vous des barbecues au feu de bois devant la caverne ! Nous avons maintenant le barbecue à gaz, vous pouvez cuisiner en costume estival du dimanche, chemise et pantalon blancs. Pas de fumée nauséabonde et l’allumage instantané dispense de la corvée de bois. Reste l’odeur des sardines grillées du voisin, les jours où le vent est mal disposé.

Souvenez-vous de la seille en bois pour chercher l’eau au puits ! Le moderne seau en plastique l’a avantageusement remplacée, comme il s’est substitué à l’outre en peau de chèvre. Les femmes du Sahel sont ainsi fort heureuses de transporter sur de longues distances l’eau nécessaire à leur famille dans des bidons colorés, quoique délavés par le soleil.

Souvenez-vous de l’âne, le bourricot de là-bas autrefois bâté de couffins tressés main. Le voilà harnaché de matière caoutchoutée de plus lourde contenance encore. Il s’en plaint de concert au petit matin, attaché à son piquet, mais trottine, brave bête, jusqu’au soir en ployant sous la charge.

Parmentier a inventé la pomme de terre; un Auvergnat, évidemment, a inventé l’Econome, nous en avons parlé autrefois. Et l’armée française eut été bien inspirée de doter ses trouffions de ce génial instrument. La corvée de pluches en eut été grandement facilitée, partant le moral des troupes eut été meilleur et nous ne nous serions pas enlisés dans de mauvaises guerres. L’Auvergnat est en effet un homme de progrès et de science. Nous lui devons la calculatrice, le saint-nectaire, le bleu, le cantal et la fourme d’Ambert. Aussi l’eau chaude et les vierges noires, la pastille Vichy-Etat, la sandale en plastique, Bibendum et plusieurs Présidents, dont un encore en verve, quoique chuintant.

Enfin, progrès considérable, l’Homme a inventé l’atome, le réacteur nucléaire et la manière de s’en servir, notamment pour produire l’eau chaude, qui comme chacun le sait est un sous-produit de l’électricité, en gros. Il en élève des crocodiles et des alligators, des gavials même, qui s’accommodent fort bien sous nos climats de cette eau dont on nous dit qu’elle n’est pas radioactive.

Et que dire de l’invention de la kalachnikov ? Voilà un outil rustique, adapté à tous les terrains, qui fonctionne dans l’eau, le sable, la boue.  Qu’on démonte et remonte les yeux fermés. D’un maniement facile, que l’on peut mettre entre toutes les mains, des plus enfantines aux plus expérimentées, sans doute peu précis pour le tir à longue distance mais qui permet d’arroser copieusement et efficacement à moins de deux cents mètres. Un instrument à un prix abordable tant il a été copié, que l’on trouve facilement dans le commerce spécialisé, très utile pour les règlements définitifs de comptes. Son inventeur, Mikhaïl Kalachnikov fut l’homme le plus décoré de l’URSS, ce ne fut que justice. « … tout ce qui est utile est simple. » aurait-il dit en parlant de son invention. On en revient à l’Econome …

Progrès toujours. Des édiles auvergnats en mal de ressources touristiques ont inventé la construction d’un train à crémaillère, le Panoramique des Dômes, escaladant le Puy de Dôme jusqu’à son sommet. Des spécialistes suisses, c’est dire le sérieux de l’affaire, ont conçu et réalisé ce projet mirifique. On en escompte d’importantes retombées, pensez donc et imaginez : l’engin peut transporter 1200 personnes à l’heure ! Mille deux cents ! Le 26 mai dernier, première montée, avec l’enthousiasme des pionniers. C’était sans compter sur Mercure, le Mercure du temple gallo-romain édifié au sommet vers 140 avant Jésus-Christ, le dieu du commerce, des voyageurs et des voleurs. On avait oublié d’offrir les libations ! Et puis tout ce monde ! Faire du commerce sans doute, mais à échelle humaine, avec muletiers et pèlerins cheminant à un rythme montagnard, celui qui permet le recueillement, la réflexion, le retour sur soi, la communion devant la beauté de la nature, et le casse-croûte saucisson rosé d’Auvergne. Et non ces masses déferlantes et tapageuses. L’autre mercure, celui du baromètre de Torricelli cher à Blaise Pascal s’est mis aussi de la partie.  Nos deux mercures donc n’ont pas apprécié ; ils ont voulu donner une bonne leçon aux intrépides inconscients qui avaient l’intention d’introduire les marchands dans le Temple. Et l’orage a éclaté, les trombes d’eau dévalant la pente, emportant une partie de la voie, inondant des locaux. On ne se méfie jamais assez des dieux et de la physique. Voilà nos modernes pionniers échoués au sommet du puy, attendant les secours, implorant, mais un peu tard, la clémence du Dieu. Et du baromètre. Les édiles ont pris la sage décision de remettre l’inauguration à une date ultérieure.

Autre progrès : la parité hommes-femmes. Dans les fonctions élevées seulement. Qu’on se rassure, nous aurons encore la dame-pipi, la récureuse de gamelles, la souillon, la petite main, la commis aux écritures, la guichetière, la cigarière, la femme-tronc, la retoucheuse. Aussi l’écailleuse de sardines, l’emballeuse, l’hôtesse d’accueil et la plante verte, et j’en oublie. Fonctions élevées donc. A ce niveau, l’Homme n’a plus une moitié mais un double. Je sais, c’est compliqué au niveau mathématique. Conséquence de ce progrès, au gouvernement, 34 ministres ou assimilés, moitié hommes, moitié femmes. Un peu comme sur l’Arche, mâles et femelles à égalité, pour mieux voguer sur la crise sans doute. Certainement pour se rassurer, la plupart de ces dames se sont adjoint essentiellement des hommes, dans leur cabinet.

 

Que de progrès ! Un dernier : en Syrie, on emploie des chars d’assaut pour tuer les enfants ! Peut-être cinquante d’un coup aux dernières nouvelles. Kalachnikov est dépassé. On tue la révolution dans l’œuf, on l’éradique à la racine, on terrorise les « terroristes », on assadsine

N’oublions pas les progrès de l’Hygiène. Nouvelle norme à Pékin : pas plus de deux mouches dans les toilettes publiques. Inventons le papier toilettes tue-mouches.

 

Mais assez parlé du Progrès. Nous parlerons du « Grros pè », dans une prochaine rubrique carminative.

 

P.S. : Voltaire est décédé le 30 mai 1778. Nous ne l’oublions pas. Et nous avons eu deux séismes, en Italie, et à TF1 que Laurence Ferrari va quitter.

 

 

 

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Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 16:11

 

 

 

MAI  2012

 

Du premier au quinze

 

Chronique persane

 

 

  Rica à Ibben, à Smyrne.

 

 

Nous sommes à Paris depuis un mois, Usbek et moi, et nous avons toujours été dans un mouvement perpétuel. C’est qu’il se fait en ce moment dans le pays de France un grand remuement qui met en branle  et en grande agitation tout le peuple et ses représentants, depuis les plus reculés villages des provinces les plus lointaines jusqu’aux villes capitales  de ces provinces et la capitale elle-même.

Tu sais, Ibben, que ce pays a remplacé son Roi, depuis quelques lustres déjà, par un Président. Auparavant, au décès du Roi, le fils accédait au trône, à défaut le petit-fils, ou quelque frère ou neveu. Toujours un mâle, puisque, ici comme chez nous, les femmes sont d’une création inférieure à la nôtre.  L’affaire se réglait en famille. Maintenant le Président est choisi par ses sujets, tous ses sujets, dès lors qu’ils ont un soupçon de barbe au menton, et toutes ses sujettes, dès leur  majorité. (Une fille est majeure dès lors qu’elle n’est plus mineure). Nous avons cru comprendre que ce Président ne peut pas transmettre sa charge à son fils, quelque envie qu’il en ait. Après cinq années de pouvoir, on appelle le peuple de France à choisir son successeur. Quelles complications, quelles péripéties, quels flots de paroles, quels commentaires et commentaires de commentaires ! Quels meetings – ils arrivent d’Angleterre, comme la démocratie parlementaire - où s’agitent drapeaux, fanions, bannières, que de tribuns qui tribunent ! Quels slogans repris en chœur par des foules assemblées à grands renforts de transports spécialement affrétés à cet effet !  Les gazetiers ne savent où donner de la plume, on tweete les bons mots, les mauvais, on détourne, on caricature, on plagie, on répand de fausses informations, on dément, on s’écharpe. Quelque projet émerge de-ci delà, aussitôt démoli, contrefait, dénoncé. Les lucarnes qui permettent de voir le monde extérieur sont obstruées par des débats par lesquels les spectateurs sont sensés se faire leur jugement. Et lorsque les opinions sont bien enflammées, se déroulent enfin d’étranges cérémonies et se  font de grands rassemblements dans les écoles et les mairies. Un grand transport de Français qui, à la queue leu leu, en silence et à l’insu des regards, déposent dans une urne, cérémonieusement, le morceau de papier qui a leur préférence.

Il sort un nom de ce chapeau. Il mécontente une petite moitié des votants. L’autre grande moitié se congratule. L’espoir des uns fait le désespoir des autres. Spectacle étonnant que de voir d’oiseau, par la petite lucarne, une modeste  bourgade provinciale en liesse, à la lumière des lampions !

 

C’est déjà l’été au  jardin élyséen où les roses exultent. Je m’éveille le matin avec une joie secrète ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement. Paris est une bien agréable ville en ces jours. Les belles y ont la folie en tête et les amoureux du soleil au cœur. Les filles en fleurs, les mineures mêmes, jouent leur partition en mode majeur et les femmes se dévoilent, se dénudent même, à en damner un ayatollah.

 

Je te le dis, Ibben, les roses d’Ispahan sont plus belles à Paris

   

De Paris, le 21 de la lune de Djumada I-Akhira 1433

 

 

N.B. : souviens-toi : « Le sage règle son pas sur celui du chameau. »

Un lecteur averti trouvera du Montesquieu pur jus dans ce texte, mais où ?

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Lundi 7 mai 2012 1 07 /05 /Mai /2012 11:04

 

 

AVRIL 2012

 

De Saint Benoit (labre) à saint Robert

 

Chronique perturbée

 

 

Chacun le sait, le temps n’est plus ce qu’il était. Presque deux mètres de neige au Sancy, un 25 avril ! Le narcisse rentre sous terre, le crocus renonce à toute sortie, le vieil Auvergnat se recroqueville sous la couette,  qu’il a duveteuse ; il remet à plus tard le bain qu’il prenait traditionnellement au printemps, il rajoute une chemise de corps à sa flanelle et se rencarde dans son cantou. Sa femme, emmitouflée dans ses châles, se remet à ses quatre aiguilles et lui tricote une autre paire de chaussettes, avec la laine du vieux pull à rayures rouges et vertes qu’elle vient de défaire. Le chat rêve de savanes et de soleil et de miaou.

Quel temps fera-t-il demain ? On se le demande sans conviction, par pure courtoisie, histoire de parler, car on connait la réponse, le bulletin de la télé nous l’a donnée : perturbation, perturbations. Comment connaitrions-nous le temps sans la télé ? L’Auvergnat s’interroge alors qu’il regarde et écoute la canolle s’égoutter devant la porte. Sans bulletin météo, l’Homme, l’Humanité s’éteindrait et sans doute la femme aussi, bien qu’elle semble plus résistante aux variations climatiques. (Ce sont surtout les hommes qui se rafraichissent d’un apéro anisé aux terrasses des cafés). Il sortirait tête nue en plein cagnard, il négligerait d’emporter un parapluie et subirait averses et giboulées, rhumes et refroidissements. Il fondrait, il disparaitrait comme sucre dans café, par capillarité. Nous n’aurions plus que des flaques d’homme dont il ne resterait que de vagues irisations graisseuses en surface.

Comment faisions-nous avant la télé et la radio ? D’aucuns s’en souviennent encore. Ils regardent au loin le Puy de Dôme, le Phare de Cordouan, le Mont Rose, que sais-je, la Tour Effel, le Belchen, et selon qu’on leur voit un chapeau de brume, une écharpe, une cravate, en déduisent la pluie ou le soleil du lendemain.  D’autres savent encore écouter, le soir en se soulageant dans la haie du couderc. Ils en reviennent rassurés, ils ont entendu les cloches de Chamboulive ou d’Eyburie, elles leur disent bien des choses sur la direction du vent. Il y a  ceux qui se fiaient aux animaux, le chat qui se gratte derrière les oreilles, les poules qui s’agitent, les hirondelles du soir qui font du rase mottes au-dessus des prés, le chameau qui déblatère, aussi la concierge… Pour d’autres enfin, ce sont les dictons, un pour chaque jour ou presque, chaque saint avait le sien : « Au jour de sainte Gudule, le jour croît mais le froid recule. » (Gudule a la rime riche et souvent malicieuse, disons grivoise). « A la Saint Vincent, tout dégèle ou tout fend », « Mai sans roses rend l’âme morose », (nous en reparlerons !) « Au matin, femme renfrognée, grand froid toute la journée. » Ou encore : « A la sainte Gisèle, prends garde s’il gèle ».

 

Qu’il pleuve ou qu’il vente, on prépare le deuxième tour et on sonde en tous sens. On ressort les vieilles vannes, « pour qui votait-on ? » Mais le sondeur est quelqu’un de sérieux et ses résultats alimentent les débats télévisés. Pour qui ont voté les vieux du premier âge, les petits vieux, les vieux-vieux, les entre-deux vieux, les ramollis, les croulants, les grabataires, ceux qui sont vieux et cathos, les cathos jeunes, ou plus ou moins, les défroqués, les gros paysans, les vieux et les jeunes, les petits paysans, les jeunes et les vieux. Ceux qui se désistent, ceux qui se défilent, ceux du premier tour. Enfin un jour de pause et de pose à la veille du scrutin, dans un silence assourdissant, où les médias ne sauront brusquement que dire et meubleront le silence avec des émissions culturelles, brusquement déplacées de la nuit aux heures de grande écoute.

Les prétendants sont également auscultés, symétriquement. On les a interrogés longuement sur le sport. L’un a paru plutôt sport d’équipe, foot, l’autre, grimpeur de cols, avec tifosis. Rien sur la course de fond, le saut de haies, le parcours d’obstacles, les traversées de désert, la pêche au gros, la course avec handicap, la plongée en apnée, les placages, les jeux de main, le dopage et la troisième mi-temps.

Mais l’on ne saura pas qui préfère Rousseau à Voltaire. On ne saura pas ce qu’ils pensent de Montaigne, du Neveu de Rameau, de Mon Oncle Benjamin, des sœurs Brontë, du Fils prodigue, de la Mère de Gorki, de la Peste, de Jean l’Anselme[1], aussi de Don Quichotte, des Trois Petits Cochons, de Moby Dick et des Instructions aux domestiques de Swift[2], s’ils connaissent Le Petit Prince, Le Petit Chose, la Petite Fadette… et tant d’autres choses dont nous ne saurons rien.

Peut-être échapperons-nous à un combat de coqs, au pire à un pugilat ou à un affrontement de cour de récréation. Et peut-être alors la démocratie gagnera quelque crédibilité.

 

Pendant ce temps, les enfants du Sahel continueront de mourir de malnutrition. Eric Orsenna en a parlé, on l’a écouté parce que c’était lui, trois minutes à la télé et puis on est passé à autre chose. Et les enfants du Sahel ont continué de mourir de malnutrition.

Non loin de là, en Afrique du Sud, on peut louer des employés qui officient entièrement dévêtus. C’est une grande économie de vêtements de travail. On peut ainsi « vêtu » assurer l’entretien ménager, la plomberie (tout nu dans la cabine de douche !), la réparation informatique (mais où mettre la souris ?), le jardinage (avec des gants, pour tailler les rosiers), le nettoyage des piscines, le ramonage, sans doute. L’entrepreneur qui a eu cette initiative qui fait honneur à son inventivité a précisé qu’il n’envisageait pas d’embaucher des enseignants selon le même principe. « Il faut bien mettre une limite quelque part » a-t-il dit. On le comprend.

 L’Auvergnat se gausse, lui qui a vu les mineurs de Saint-Eloi-les-Mines travailler au fond, en caleçon, tant l’atmosphère était surchauffée dans ces galeries mal ventilées.

On n’arrête pas le progrès. Et on vient d’inventer la canne qui tient toute seule debout.

 

Pendant ce temps, les enfants du Sahel meurent de malnutrition.

 



[1]  Et pourtant il gagne à être connu !

[2]  Non, ce n’est pas un modèle d’automobile.

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Lundi 16 avril 2012 1 16 /04 /Avr /2012 10:10

 

 

 

AVRIL  2012

 

De sainte Sandrine à saint Paterne

 

Chronique agreste

 

La France est aux champs. Une envie de campagne, de fleurs, de petits oiseaux, de jardinage ; les magasins spécialisés sont en effervescence, on achète n‘importe quoi, on sème à tout vent, on replante, on transplante, on se fie aux mirobolantes étiquettes, on oublie que les saints de glace nous attendent au tournant, on taille à qui mieux mieux. Oubliés les conseils de prudence des anciens, les judicieuses recommandations des vieux almanachs ou du « Chasseur français » qui nourrissait nos lectures dans la cabane du jardin du vieux jardinier. A nous les légumes, les petits fruits, les haies protectrices qui isolent du voisinage !

Et puis cette campagne nous donne une forte envie de plein air, de sortir, de nous rassembler, de crier de concert, voire de brailler, aussi de chanter de mâles chansons, de nous congratuler, de trouver que nous sommes les meilleurs et que rien ne saurait nous résister, de brandir des étendards, des banderoles qui claquent au vent, à la bise bien piquante, de lâcher des ballons de baudruche qui emportent des rêves, des illusions, des promesses, des espoirs.

 Alors on choisit le lieu qui paraît le plus propice. Pour les uns, une plage méditerranéenne. Quoi de mieux que la Grande Bleue pour de grands desseins. Pour d’autres, la grande ville, la capitale, pour des ambitions de même métal. La place de la Concorde et ses fontaines, ces fleuves sans cesse renouvelés, et l’obélisque, et le souvenir de la grande roue récemment démontée, symbole de la vie qui tourne. La place de la Concorde, ancienne place de la Révolution où furent guillotinés Louis XVI et Marie-Antoinette, aussi Danton, et bien d’autres. Ou, pour d’autres, l’esplanade du Château de Vincennes, château où furent emprisonnés Voltaire, Diderot, aussi Auguste Blanqui, Armand Barbès, Raspail. Leur esprit y flotterait-il encore ?

Mais d’aucuns choisissent d’autres lieux aussi symboliques : le Zénith de Paris, le zénith, pour un avenir meilleur ! Ou se réfugient dans des arrières salles, de minables bâtiments préfabriqués, au chauffage parcimonieux, au fond de cours improbables. Et quel meilleur lieu qu’un gymnase pour montrer ses muscles ?

Des qui ont été bien embêtés, ce sont les Parisiens. Comment se rendre, au moins partiellement, à chacun de ces meetings ? Ils ont trouvé la solution : le Marathon de Paris. Ils sillonnent à la course à pied les rues de la capitale. Ils étaient 40000 en ce jour frisquet. Les derniers pourront toujours regarder le spectacle à la télévision, en se réchauffant d’un bon grog.

Ne nous lassons pas de cette campagne, encore cinq tours à tenir. Deux pour les présidentielles, deux pour les législatives. Et le Tour de France qui réconciliera tout le monde, trois semaines à l’unisson, des supporters dopés au rosé, à la bière et au saucisson de pays, dans de magnifiques paysages.

 

Pendant ce temps, une municipalité de la région parisienne paie des porteurs, postés au pied des tours HLM de dix étages pour pallier la défectuosité des ascenseurs complètement hors d’état de fonctionner.  Heureuse initiative qui évite de couteuses réparations et procure un travail à des chômeurs. Renonçons aux disgracieuses, aux encombrantes et bruyantes valises à roulettes, réemployons les porteurs de nos gares, avec casquettes et pourboire. Refusons les machines distributrices et automates de nos modernes bureaux de poste, exigeons le retour des guichetiers et guichetières. Souvenons-nous que sous leur air grognon et souvent peu amène sommeillait un fonctionnaire. Trouver à qui parler, même pour décharger sa bile, valait mille fois mieux que la froide inertie de leurs sacrés engins électromécaniques à la méprisante  indifférence. Ah l’heureux temps des préposés !   

 

A propos de meeting, faisons dans la nostalgie :

 « Le grand métingue du métropolitain (1887) », chanson, paroles de Maurice Mac Nab, musique de Camille Baron

……………………………………………………

« J’ai jamais vu plus chouette métingue

Que le métingu’ du métropolitain.

        ……………………………………………………

Souviens-toi des géants de quarante-huite

Qu’étaient plus grands que ceuss d’au jour d’aujourd’hui

Car c’est toujours l’pauvre ouverrier qui trinque

Mêm’qu’on le fourre au violon pour un rien.

C’était tout d’même un bien chouette métingue

Que le métingu’ du métropolitain ! »

 

Vous entendrez la chanson sur dailymotion, chantée par Marc Ogeret.

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Dimanche 1 avril 2012 7 01 /04 /Avr /2012 20:43

MARS 2012

 

(De Sainte Bénédicte à Saint Benjamin)

 

 

Chronique funestement printanière

 

 

 

Claude Duneton sortait[1] de Lagleygeolle, en Corrèze, du hameau d’Antignac. « J’ai poussé au bord des forêts, dans un Limousin profond et beau, tapissé de châtaigniers, de fougères, de genêts et d’aubépine »[2]. Il nous a quittés ce 21 mars. Il vient de revenir au pays natal pour s’y enterrer, « en ces collines torturées, craquelées de ravins, où la nature et la qualité de la terre arable changent de cent mètres en cent mètres. »[3]

 

La Nature n’a que faire de nos sentiments et le printemps nous a joué un bien mauvais tour. Le jour des obsèques il faisait un temps divin, un temps à rire et espérer ; depuis les hauteurs de Lagleygeolle, les lointains s’estompaient dans une légère brume de chaleur presque estivale, des lointains impavides dans leur éternité. Les épines noires étaient en fleurs et, pour un peu, les pêchers de vigne. Il n’aura rien vu, en ce jour, de cette splendeur, des infinies nuances des grès sous cette luminosité douce qui n’a pas encore la cruauté des étés, tous les ocres, du clair au rouge, les terres de Sienne, de la naturelle à la brûlée, toute la palette, et les terres d’ombre.

 

Sans doute aura-t-il été content de la cérémonie. L’église débordait de monde, et avant d’officier, le curé a demandé à la cantonade qu’on arrête le chauffage, il craignait l’apoplexie ou un coup de sang. Il y eut une vraie messe, et puisque Claude Duneton était aussi linguiste et parlait si bien des ouailles, « L’ouilla ! L’ouilla ! », le prêtre a chanté en latin, comme au bon vieux temps, et n’a pas boudé son plaisir. Après la communion, il a fait ses ablutions : « Lavabo… »… Et c’est sa mère, à Claude, qui a du être bien aise : « Ma mère aimait Dieu, Jésus et Marie qui avait un fils comme elle. »[4] ; elle qui « se demandait ce qu’elle avait fait au Bon Dieu pour avoir un enfant aussi sale, aussi bête, aussi désobéissant, aussi malade… et que de toute façon, j’étais un joli petit saligaud… j’avais le diable dans la peau, et le vice…  Et plus tard, de toute façon, il y aurait la prison, c’était prévisible… Peut-être l’échafaud… »[5]. Bien contente de voir tant de monde pour lui, et d’entendre parler si bien de Claude, par ses fils et ses filles, par ses petits-enfants déjà grandets, « brav’éfont », tout émus devant leur  « grand » défunté, bonnes gens, et par les amis qui lui devaient tant, et même Monsieur le Maire. Et tous les copains et copines, de toutes sortes : des gens de peu, des gens de rien, des gens bien comme il faut, des qui tiennent le haut du pavé, triés sur le volet, aussi des mécréants, des fonctionnaires, en activité ou honoraires, des croquants, sans doute quelque communiste repenti, ou orthodoxe, (c’est à vérifier), peut-être des chômeurs ; aussi des Auvergnats, venus tout exprès, en amitié et souvenir de lui. Et encore des Anciens Combattants, non pas des Vieux de la Vieille, ceux-là l’ont précédé, mais ceux qui ont fait l’Algérie, qui venaient justement d’en célébrer la fin, et les cinquante ans des accords d’Evian. Ils n’avaient pas eu le temps de rouler le drapeau. Ils l’ont présenté à l’église, en souvenir de Duneton et du Monument, cet hommage aux disparus de 14-18 et, on ne l’a pas assez dit, à son père survivant de ce massacre, à jamais douloureusement marqué. 

 Qu’a-t-il pensé, ce père, du drapeau en berne, de la sonnerie aux morts devant le Monument, au pied des escaliers de l’église, en l’honneur de son fils. Et de cette messe ? « Après les rentrées scolaires, quand la sève descendait vers les troncs, les frondaisons prenaient les couleurs du drapeau communiste. On baignait dedans à plein horizon. Ma mère m’expliquait que mon père était un rouge ; elle le disait d’un ton de désolation résignée. »[6]. « Notre Seigneur était un sujet de querelle entre eux. Mon père se moquait des croyances – son désespoir était entier. Il se fâchait très vite à propos des curés, des dévots… »[7] Il aurait peut-être aimé chanter la Chanson de Craonne, mais il chantait tellement faux !

Et les saints Bernard de Claude ne devaient pas être loin et se réjouir de ces hommages, «Roger Faure et Jean Salesse, mes passeurs de frontière »[8]

Rita[9] nous a manqué. Elle aurait pu, comme autrefois, se glisser furtivement entre les jambes des paroissiens pour le rejoindre. Ça aurait fait « du chambard dans les prie-Dieu »[10] On aurait entendu des « Ouissi ! », des « Défora ! ». Et un curé courroucé.

 

  On s’est rendu de concert-ou de conserve, au cimetière, le nouveau, (le cimetière vieux était au flanc de l’église) sur une pente au nord, exposée à la tramontane[11]. C’est à deux pas, Duneton aurait pu aussi bien y aller à pied, avec nous. Le plein soleil de midi, ce soleil désespérément impassible était toujours là et notre petite bande a écouté d’autres adieux encore et des airs que Duneton aimait[12], aussitôt emportés par la bise. Et puis, à la queue leu, chacun l’a salué et lui a dit adieu à sa manière, pour la dernière fois. Dans le vallon, au loin, deux buses jouaient à tournoyer dans les ascendances de l’air surchauffé de la pente. Putain de printemps !

 

Il a bien fallu se quitter, et notre vie continuer. Copains comme avant, avec des rencontres aléatoires, au gré des accidents de la vie.

 Claude Duneton nous a faussé compagnie, mais il nous reste nos souvenirs de lui, du temps de nos jeunesses, sa chevelure hirsute à la va comme je pousse — il avait le poil indiscipliné, mais pas seulement le poil ! —, sa voix voilée, un peu cassée, un peu chantante, une voix corrézienne de là-bas ; ses yeux, de ce bleu clair un peu passé qu’ont les pervenches qui s’aventurent sur le talus hors du sous-bois, et sa démarche si caractéristique, immédiatement reconnaissable.

Et les regrets d’avoir laissé la vie distendre nos liens. Mais il reste ses livres[13]. Et ses activités cinématographiques et théâtrales.

 

« Ménagez-vous ! » ont dit les Auvergnats en se séparant. Et, à Meyssac, parce que les émotions ça creuse, on s’est régalé  de quelques tranches de jambon du pays et d’une «  troc » d’omelette aux cèpes, ça aurait pu être une « paschada », une omelette pascale. Claude Duneton aurait aimé.

 

 

« J’imagine que les ancêtres se réjouissent de sentir un bon feu, l’hiver, dans notre cheminée, que mes bûches réchauffent leurs mânes et qu’ils m’accueilleront de bon cœur quand je passerai parmi eux, muettement, l’arme à gauche…  Las peiras me tanjont » - ce qui est intraduisible - les pierres « m’appellent » ? M’attirent peut-être,… »[14]

 

« Et, la nuit, des larmes me viennent parce que tout a fui, Tamara, tu comprends ?.... Et que bientôt il me faudra partir aussi… »[15]

 

 

« Vivons heureux, en attendant la mort ».[16] Lisons les livres de Claude Duneton, il  est toujours vivant.

 

 

 

 

 

Cette chronique aurait pu être écrite en français châtié, châtré il aurait pu dire, mais qu’en aurait-il pensé alors ? Elle emprunte donc des tournures patoisantes, des mots de la langue d’oc, de Basse Corrèze, de Basse Auvergne comme du Forez, de ce parler du terroir qui nous a élevés. Et puis  retrouvez de-ci delà des expressions populaires de La puce à l’oreille !



[1] Comme je l’ai déjà dit, Blaise  Pascal «  sort » de Clermont, Henri Pourrat «  sort » d’Ambert.

[2] Loin des forêts rouges, Denoël, 2005

[3] Le monument, roman vrai, éditions Balland, 2003

[4] Loin des forêts rouges.

[5] La chienne de ma vie, Buchet-Chastel, 2007

[6] Loin des forêts rouges.

[7] Le monument

[8] Loin des forêts rouges

[9] C’est la chienne de La chienne de ma vie.

[10] Idem

[11] Comme le rappelle Duneton, la tramontane est pour les Italiens ce vent froid qui vient des montagnes du Nord (Du Monte Rosa pour les Lombards et les Piémontais) et aussi dès le Moyen Age, l’étoile polaire.

[12] Cf. ; Histoire de la chanson française, en 2 volumes

[13] Outre ceux déjà cités, pensez au philologue : Parler croquant, le Bouquet des expressions imagées, Au plaisir des mots, les Origomots, Pierrette qui roule, et ses chroniques au Figaro littéraire. Au pédagogue : Je suis comme une truie qui doute, L’anti-manuel de français, A hurler le soir au fond des collèges. Au romancier : Petit Louis dit XIV, Rire d’homme entre deux pluies, La dame de l’Argonaute…  Des traductions d’auteur anglais..

[14] Le monument

[15] Loin des forêts rouges.

[16] Pierre Desproges, évidemment.

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