CHRONIQUE 11-10

Publié le

 

CHRONIQUES  2010

 

ONZIEME  SEMAINE

 

 

Chroniquons nécrologiquement : René Rougerie, Jean-Joseph Sanfourche, dit Sanfourche, Jean Tenenbaum, dit Jean  Ferrat.[1]

 

 

 

Pour accompagner Rougerie, Bien des poètes étaient venus. Comment reconnaître un poète ? Un poète, c’est vous, c’est moi ; Ça met un foulard, un manteau. (Le soleil triste s’est voilé, Et un vent frisquet s’est levé, Pour accompagner Rougerie.) Le poète a des cheveux blancs. Ou n’a pas de cheveux du tout. « Il compte ses pieds sur ses doigts, Et sur ses doigts ceux qui le lisent ».[2] Il est arrivé en voiture, De son pays de poésie, Pour accompagner Rougerie. Et sa conduite est un poème. Comme vous et moi, le poète A la voix pleine de sanglots Pour vous parler de son ami,  Rougerie, l’ami des poètes. Tous les poètes sont venus. Les vivants et les disparus Dont on devine la présence. « Je publierai donc ce    que j’aime … »[3] Et ceux qu’il a publiés l’aiment, Ils viennent le dire à sa femme, Marie-Thérèse Régérat[4], A Olivier qui sait les choses, Aux « petits », frissonnant de peine. Ils viennent lui dire que là-bas, Au vert Paradis des Poètes, Une place attend Rougerie, Et sur l’épaule d’Olivier, « Appuyé contre la machine, Il fera bon lire, au hasard, Le poème qu’elle vient révéler … La poésie trouve son chant … »[5]. Et il nous reste son sourire, C’est un sourire qui en dit long,  Sur la vie, sur la Poésie.

 

René Rougerie a un jour publié un livre, Je cherche un éditeur, lettres, contes, documents, de Gaston Chaissac.[6] Gaston Chaissac, le peintre de l’Art brut dit-on. Lui se disait : « peintre rustique moderne ». Il portait une casquette, à la façon de mon père, une casquette d’ouvrier, pincée devant. C’est Doisneau qui nous le montre. Il a peint les murs des vécés de l’école de Sainte Florence, en Vendée. Ces latrines sont classées à l’inventaire des monuments historiques. Belle reconnaissance pour un autodidacte. Il aurait eu cent ans cette année. Il avait beaucoup encouragé et correspondu avec Jean-Joseph Sanfourche, qui portait aussi la casquette, une casquette de marin et était aussi l’ami de Doisneau.

 

Quel foutu printemps nous avons, Sanfourche a posé ses pinceaux, les vieux pinceaux qu’il usait jusqu’au bois. Il vient de fermer les yeux.[7] Mais les yeux cernés de Sanfourche sont restés bien vivants. Ils vous regardent fixement, ils vous scrutent, ils vous transpercent, ils vous interrogent. Ce n’est pas vous qui les regardez, ce sont eux qui vous regardent. Qui êtes-vous, oui vous, votre multitude assemblée ? D’où venez-vous, où allez-vous, vous demande le bon et simple et parfois désabusé Sanfourche ? « Peindre, c’est aussi être médecin de l’âme »[8].  Et ces amples gouaches, ces lithographies, ces acryliques, ces cailloux, ces os peints témoignent. Et qu’ils sont sympathiques ses bonshommes ; ses Christ sont rarement en souffrance, mais apaisés et sereins. Sanfourche peint dans un joyeux désordre, un vrai foutoir même. Il lave ses pinceaux dans l’évier. L’acrylique vient du quincailler du coin, c’est l’acrylique avec lequel vous avez repeint votre cuisine, ou votre salle de bains. Et les couleurs débordent des boites. Les cailloux, il les a ramassés en se promenant, parce qu’ils ont une tête sympa, une tête pour faire une tête, justement. Quant aux os  …Ils peuvent devenir totems, ou porte-casquette.  Comme Chaissac, Sanfourche n’était pas un artiste. « Je ne me suis jamais considéré comme un artiste … Je peux dire que je suis peintre, peintre en bâtiment si on me le demande ». La cérémonie de ses adieux a eu lieu à l’église des Saints Anges, à Limoges. Un nom qui lui allait comme un gant. On l’a emmené au cimetière. Détour inutile, il est directement monté au Paradis.

 

Le père de Sanfourche, fut arrêté par la Gestapo puis fusillé. Le père de Jean Ferrat est mort en déportation. Ce foutu printemps joue au jeu des coïncidences. Bien sinistres. René Rougerie était aussi entré en résistance. Toute sa vie il a résisté. Et Jean Ferrat aussi, à sa manière de défendre la bonne chanson, celle de l’identité française. La chanson artisanale, la chanson de qualité. « Il faut donner au public ce qu’une majorité réclame. Ne pas aller dans le sens de la découverte … Il ne s’agit plus de prendre le moindre risque … La date limite d’utilisation ne doit pas dépasser quelques mois, car le producteur est à l’affût de l’événement … l’actualité commande et un produit chasse l’autre … »[9] Ce pourrait être du Jean Ferrat critiquant la politique des Majors du disque, C’est René Rougerie qui expose la situation faite à la jeune poésie par la grande édition.

Il y avait foule pour rendre un dernier hommage, comme on dit, au chanteur. Et dans les chaumières, on a ressorti les disques et les cassettes, en versant une larme sur lui, sur notre jeunesse, sur nous. Sur la poésie et cette  chanson qui nous parlait, et que nous comprenions.[10]

 

A Limoges, le crématorium est à deux pas de la déchèterie, près de la piste d’envol de l’aéroport. Pour un meilleur rendement, raccourcissons les circuits.

 

On vient de découvrir que l’homme conditionné télé visuellement devenait barbare. Aurait-on oublié que, dans les séances de torture, on trouvait toujours quelqu’un pour faire fonctionner la gégène. Sans télé.

 

Nous étions déjà dans des Temps Modernes.

 

  

 

 



[1] Dates de leur disparition : Rougerie, 12 mars 2010, Sanfourche et Ferrat, 13 mars 2010.

[2] Jean l’Anselme, Ca ne casse pas trois pattes à un canard, Editions Rougerie

[3] René Rougerie, Poésie présente No 1, 1970, Editions Rougerie

[4] «  avec Marie-Thérèse Régérat, … le long et lumineux chemin parcouru … » René Rougerie, La fête des ânes ou la mise à mort du livre. Editions Rougerie 1985  

[5] La fête des ânes

[6] En 1988. C’était une réédition, Rougerie a été le premier à publier Gaston Chaissac.

[7] L’octosyllabe est lassant, à force. Arrêtons ce système … métrique. Encore que : 

« Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière, … » Alfred de Musset, Lucie

Ou encore :

 « Ecoutez la chanson bien douce

  Qui ne pleure que pour vous plaire … » Verlaine, Sagesse, I, 16, ça sonne pas mal, quand c’est bien fait.

[8] Dans le film de Christophe Gatineau, Moi, Sanfourche ,1985

[9] La fête des ânes ou la mise à mort du livre.

[10] Mais par pitié, arrêtez de bêler que « la montagne est belle » ! Ecoutez plutôt Ferrat chantant Aragon. « Devine »par exemple. Ou alors Léo Ferré, qui mis en musique et chanté Verlaine : « écoutez la chanson bien douce… »,  On y revient.

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Publié dans Chroniques

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