CHRONIQUE 21-10
CHRONIQUES 2010
VINGT ET UNIEME SEMAINE
Des pensions de retraite. Des penseurs es bunkers. De leurs propositions et de leurs conséquences sur, notamment, le tourisme au Portugal. De la nouvelle cuisine. De la modernité des temps.
Longtemps, nous les Hommes, pensions à notre retraite. Maintenant qu’elle est là, nous pensons à notre pension. Avec une certaine inquiétude. C’est que d’aucuns ont une forte pro-pension à s’y intéresser et à réfléchir pour nous. Des think tank. Je sais, ça fait militaire. Parce que c’est militaire : le bunker ou l’équivalent où l’Etat major se réunit et fait des plans, bien à l’abri et au chaud, avec de grandes cartes et de petits drapeaux et des épingles à têtes colorées. C’est très amusant de penser, quand on est à l’abri. Ce sont eux, tout instruits en l’art militaire, qui avaient imaginé la ligne Maginot, les bandes molletières, les attaques contre les chars, sabre au clair, le repli stratégique et la défense élastique, le bidon plein d’eau au ceinturon, la boucle du ceinturon dans la main gauche, la pacification et autres inventions militaires qui ont fait grandement leurs preuves.
Les militaires étant devenus ce qu’ils sont, la société civile a pris la chose en mains. Les think tank modernes nous viennent des USA bien sûr. Nous en avons en France qui s’activent, des hommes d’importance, des spécialistes. Des représentants de lobbies, de partis politiques. Des hommes de réflexion, omniscients. Et qui sont, eux aussi, toujours bien à l’abri, dans leur bunker. Ils conseillent les Gouvernements, pour la grippe H1N1, pour le port du voile, contre le port du voile, pour le vol à voile, pour le port, pour le porc, aussi pour le mouton et la fièvre occipitale. Ils n’ont pas inventé l’eau tiède, c’était déjà fait, mais ce sont eux qui pensent que la fonte de la calotte glaciaire va faire monter le niveau des océans (ils sont persuadés que les glaçons qui fondent dans leur grenadine vont faire déborder le verre, ils la boivent cul sec et laissent les glaçons au fond), que les 35 heures sont la cause de la paupérisation des Hottentots et de la raréfaction de l’abeille domestique, que c’est en mettant de l’argent de côté qu’on en aura devant soi, que ne plus rembourser les médicaments contribuerait à combler le déficit de la Sécurité sociale, que, pour le bien-être des laboratoires pharmaceutiques, il faut continuer de mettre sur le marché des médicaments dont l’inefficacité est reconnue. Et que l’Homme vit trop vieux, au-dessus de ses moyens, au regard du montant des pensions de retraite. Leur constat est irréfutable, celui qui n’a pas de ressources est plus pauvre que celui qui en a, si peu soient-elles. Les jeunes sans le sou, et même les moins jeunes, ont moins d’argent que les jeunes, et même moins jeunes, retraités. Les retraités ne font plus d’enfants (sauf exception). La plupart ne paient pas de loyer (ils sont propriétaires de leur pavillon ou de leur appartement en copropriété). Ils consomment plus que la moyenne : médicaments, médecins[1], spécialistes, paramédicaux de toutes sortes, biscottes, omégas 3, galette et petit pot de beurre. Les mémés ne reprisent plus les chaussettes, ont abandonné le tricot et la dentelle. Des grands-pères jouent souvent l’après-midi à la pétanque, alors qu’ils pourraient fort bien et mieux que leurs ancêtres au même âge, talocher des murs ou tirer du plâtre aux plafonds. Certains feraient des économies qu’ils placeraient avantageusement sur leur livret de Caisse d’Epargne, au taux exorbitant de 1,5%.
Ce sont des nantis. Les plus pauvres des retraités sont plus aisés que les plus aisés des pauvres. Conclusion ? Selon les think tank, les vieux doivent apporter leur pierre au moulin, au nom de la solidarité nationale bien comprise et puisqu’on n’envisage pas encore l’épreuve du cocotier.
Les retraités l’ont bien compris et profitent de leurs derniers beaux jours. Ils partent en voyage, un peu contrits en pensant à leurs parents qui n’ont pas pu se leur permettre, à leurs enfants qui ne le pourront sans doute pas et à leurs petits-enfants qui en seront bien en peine, bonnes gens. Ils ne se savaient pas aussi à l’aise, comme on dit, ils ont du de quoi. Subrepticement ils empruntent des charters rafistolés où ils s’entassent. Leur avion se faufile entre les vols des compagnies régulières et les charters des retraités anglais. Direction le Portugal.
Ils y sont accueillis et accompagnés par le soleil. Ces dames ont réussi à convaincre leurs maris de les suivre. Eux, braves hommes, n’ont pas su, ou osé, refuser. Mais elles ont tenu à faire leur valise et les voilà déguisés en touristes. Ils préfèrent l’ombre au soleil et apprécient les palmiers, les arcades profondes, les églises bien fraiches et les terrasses de café abritées et ventilées. Entre eux, ils parlent jardinage. L’un conseille le haricot tarbais, celui du cassoulet, très productif, l’autre recommande le grillage à moutons, pour les grimpants. On discute taille des fruitiers. Ils s’inquiètent pour leurs tomates que le gendre est bien capable d’oublier. C’est qu’ils ont leur potager, autour du pavillon[2] ou à la campagne. Si les think tank savaient qu’ils mangent leurs propres légumes ! Et qu’il leur arrive d’en donner aux voisins, à charge de revanche. Ils se lassent vite du spectacle de fado et admirent les rizières encore en eau. Ils se sont bien amusés dans le tram toboggan des rues de Lisbonne. Et en ont tourné quelques unes au bal de fin de soirée. Le porto leur a rappelé le pineau des Charentes et leur camping sur l’île d’Oléron et ils ont parlé pêche et poissons. Un certain petit vin blanc bien frais ne leur a pas déplu. La profusion baroque des églises a fini par leur peser mais ils ont apprécié la belle rigueur cistercienne d’Alcobaça et les tombeaux de la Reine morte et de Don Pedro.
Les femmes sont plus assidues et plus admiratives. « Oh, là, là, que c’est grand !», à Fatima. Le Pape, qui les avait précédées, avait justement dit : « Oh, là, là, mon Dieu que de monde ! ». « Oh, là, là, que c’est haut ! », sur la falaise de Nazaré. « Oh, là, là, c’est-y beau !», dans la bibliothèque de Coïmbra. « Oh, là, là, qu’il chante bien, et fort ! »[3], le chanteur de fado. Et elles ont goûté et repris de tous les plats locaux, en essayant d’en deviner la composition.
Ils reviendront, contents de leur voyage, bronzés, ayant contribué modestement à combler le déficit portugais, heureux de retrouver leurs haricots et leurs tomates. On leur a parlé du désastre du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, « qui avait détruit les trois-quarts de la ville ». Mais on ne leur a pas dit que « les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel autodafé ; il était décidé par l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu en grande cérémonie est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler … Le Biscayen et les deux hommes furent brûlés … Le même jour la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable … »[4].
Pendant leur voyage, la terre a continué sa course. Le Parlement européen a heureusement mis son veto à l’autorisation de l’utilisation de la thrombine, colle extraite du plasma sanguin, qui permet de faire de magnifiques beefsteaks en amalgamant des bouts de bidoche. Seul le Danemark était contre, à la Commission européenne. Il y a des autodafés qui se justifieraient.
Nous allons vers des Temps Modernes.