CHRONIQUE 23-10
CHRONIQUES 2010
VINGT - TROISIEME SEMAINE
De la douleur d’un papy Nobel et de ce qui s’en suivit. Du foot. Du fromage, encore, et des communautés microbiennes. De la Modernité des Temps.
Que devient l’Homme en ces temps où la crise échappe à tout contrôle et où le football tente de faire diversion ? L’Homme est assis au bord d’un trou, au bord d’une tombe. Et il pleure. Il a laissé les oripeaux de sa gloire suspendus au clou, derrière la porte, son prix Nobel et ses distinctions honorifiques, il a renoncé aux ovations et à la clameur de toute une nation qui l’aurait accueilli debout. Il ne s’est pas senti la force d’aller sourire, de son bon sourire un peu fatigué et de ses yeux malicieux, à cette foule en liesse, dont la chaleur aurait pourtant fait du bien à son corps si las. Et peut-être aurait-il même esquissé quelques pas de cette danse du pays de sa jeunesse. Il pleure cette petite jeune fille, son arrière petite fille, victime d’un chauffard ivre, un soir de fête. Celle qu’on voit sur la photo le serrer bien fort dans ses bras d’enfant[1]. Et comme tous les papys du monde dans ces circonstances, il maudit le ciel qui ne l’a pas choisi, lui, le vieux Mandela en fin de vie, qui n’a plus rien à prouver et à donner, au lieu de cette enfant qui avait l’avenir en elle. Les vuvuzelas s’époumonent au loin dans les stades et ce sont des chants déchirants qui lui parviennent, des souffles sinistres, des chants de fin du monde, des pleurs d’éléphant appelant son enfant, un ronflement d’essaims d’abeilles en furie. Il se couvre la tête de cendres et il se sent immensément vieux, et épuisé. Comme tous les papys du monde, il se reproche de ne pas l’avoir davantage protégée, de ne pas l’avoir avertie des dangers de l’homme et du monde. Qu’importe le football, qu’importent ces dérisoires victoires, une petite jeune fille qu’il avait vu naître et s’épanouir a perdu absurdement la vie.
Nos Bleus, eux, n’ont pas su ou pu faire le trou et transpercer la défense adverse. Ils se rapprochent du précipice. Leurs vaillants supporters sont envahis par le doute et d’aucuns commencent à regretter d’avoir investi tant d’argent dans l’achat du maillot de l’équipe de France, le maillot officiel, déposé Adidas, qu’ils enfilent les jours de match, devant la télé. Ils craignent de ne pas rentabiliser leur dépense. Des membres du gouvernement nous demandent d’être de toutes nos forces derrière eux. On pourrait nous proposer d’autres modèles, d’autres leaders que ces individualistes plus soucieux de leur image et de son exploitation mercantile que de constituer une équipe. Les équipes étrangères ont plus de chance. L’Argentine a, dans ses rangs, un Messi, le Brésil, Ricardo Santos Leite, dit Kaka, membre de la secte Renascer em Cristo. Et on ne compte plus les joueurs qui se signent en entrant sur le terrain, ou qui pratiquent publiquement leur religion, ou qui embrassent leur gri-gri, ou leur doudou. Prions pour la réussite de notre équipe. Les joueurs internationaux sont des demi-dieux. Et des hommes d’affaires, soucieux de placer leur argent en profitant des avantages fiscaux. Notre retraité Zidane, par exemple, a acheté un modeste bateau, en 2007, pour plus de 3 millions d’euros. Il est vrai qu’il vend des lunettes, lui aussi, et des valises de marque, avec Pelé et Maradona.
La transition est toute trouvée, continuons à parler fromage, le vrai pour le coup. Vous avez vu cette étude scientifique réconfortante sur la sécurité des fromages au lait cru. Une étude des chercheurs de l’INRA sur le saint-nectaire[2]. Les intoxications au saint-nectaire sont rarissimes, notamment à la listériose, grâce « aux barrières biologiques, liées à la biodiversité microbienne spécifique aux fromages au lait cru … leur propre défense est assurée. » Alors que la listeria se développe davantage dans les fromages au lait pasteurisé ou microfiltré. Remercions les chercheurs de cette étude, mais leurs conclusions étaient une évidence pour les Auvergnats.
Ils en ont vu des gamins parisiens, des petits cousins, fils des tontons montés à Paris, des gosses aseptisés, élevés dans du coton, nourris de produits bactéricides, soumis impérativement aux règles draconiennes de l’hygiène la plus stricte, plusieurs fois par jour avec des savons spéciaux, désinfectés de la tête aux pieds, vivant en chambre stérile, ou presque. Et toujours malades, des chétifs enrhumés au moindre courant d’air, qui ne supportaient pas un moucheron, qui grignotaient des pommes lavées et relavées à l’eau de javel, puis épluchées. Quinze jours de vacances en Auvergne, ou en Limousin, à se laver épisodiquement et parcimonieusement, à manger les pommes avec la peau, y compris le trognon, à goûter à tout, aux tripes, à la queue de cochon, au saucisson sous la cendre, à la soupe d’orties, à l’oxalis petite oseille, au cynorhodon, à partager sa part de tarte aux prunes avec les fourmis et à disputer sa tartine de confiture aux abeilles et aux guêpes. Quinze jours à dormir la fenêtre ouverte, à attraper les mouches sur la table, d’un habile et rapide revers de main, à jouer avec des escargots transportés dans son mouchoir, des vers de terre ramassés à pleines poignées dans le compost, à essayer d’attraper les lézards par la queue, à baquer le cochon, à se laisser lécher les mains, le visage aussi, à grands coups de langue par Tambour, le chien de la maison, à se délecter de grandes tartines de caillade, un peu habitées, à manger les mûres directement sur le roncier, les mains, les avant-bras tout égratignés, à chasser les poules de la table de la cuisine, à grands moulinets de torchon. Et à déguster du saint-nectaire, au fromage, avec du pain, et au dessert, sans pain. Oui, aussi la croûte, des fois.
Et pas un rhume, pas une toux suspecte, pas un début de fièvre, pas une colique, un mal de ventre, de tête, pas une douleur. Parfois, à trop se rouler dans le foin de la barge, quelque léger écoulement nasal, vite essuyé d’un revers de manche. C’était l’effet bénéfique conjoint des « communautés microbiennes complexes », oh combien complexes, et du saint-nectaire.
A la rentrée, les gamins remontaient à Paris, flambant neuf, donnaient de grands coups de pieds dans les boites de conserve traînant sur le trottoir de l’école et buvaient directement à la fontaine. Plus tard, à la saison, ils sauraient ramasser un marron d’Inde bien brillant, et comme le grand-père, le conserver un an dans leur poche, pour éloigner les rhumatismes.
On se doit de dire que des scientifiques d’une autre obédience ont mis en doute l’objectivité et donc les résultats des chercheurs de l’INRA, sous le prétexte fallacieux que les études ont été effectuées à l’antenne fromagère de Theix, à proximité de Clermont-Ferrand. L’expérience pratique décrite ci-dessus et maintes fois répétée balaie ces arguties. Mangeons sans crainte du saint-nectaire et tout fromage au lait cru. Recommandons aux femmes enceintes de bannir de leur alimentation les fromages au lait pasteurisé ou pire, microfiltré[3].
Au fait, il y a encore et toujours des townships en Afrique du Sud, ou habitent des Noirs, mais, et c’est une nouveauté, aussi des Blancs, maintenant.
Nous vivons des Temps modernes.
[1] « L’enfant de l’enfant vous fait battre le cœur au-delà de la raison, dans l’émotion pure de l’infinie surprise ajoutée au doute infini d’en être toujours aimé.» Noëlle Châtelet, Au pays des vermeilles, Seuil.
[2] Lire à ce sujet l’excellent article de Fabien Gruhier (non, son épouse n’est pas Madame Gruhière !) dans le numéro 2379 Nouvel Observateur.
[3] On ne serait pas étonné d’apprendre que nos Bleus sont nourris au microfiltré.