CHRONIQUE 24-10

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CHRONIQUES  2010

 

VINGT - QUATRIEME  SEMAINE

 

Des rivières. Des ponts. De la Durolle thiernoise. De la méditation de berge. Des noms de l’eau courante. Des Bleus. D’un parachutiste. De la modernité des Temps.

 

Il est temps de parler des rivières, après les montagnes et les plaines, naguère. Les rivières datent de la plus haute antiquité. Elles étaient sur terre bien avant l’Homme. Du plus loin qu’il s’en souvienne, il les a vues descendre de la montagne vers la plaine, à son grand étonnement. Et puis il a inventé l’aval et l’amont, là, ça devenait plus compliqué, et la rive droite et la rive gauche, là, c’était et c’est encore, franchement, à en perdre son latin. Et sa curiosité l’a poussé à aller voir ce qu’il y avait de l’autre côté ; l’autre rive, c’est bien connu est toujours tentante. Des courageux se sont risqués, en sondant avec un bâton – d’aucuns pensent qu’on a d’abord envoyé les femmes, pour les voir relever leurs jupes et les entendre pousser des cris effarouchés – et ils ont inventé le gué, puis le pont, malgré l’opposition du Diable[1]. Et, de l’autre côté, ce furent de nouvelles rencontres et de nouvelles aventures[2]. Le pont est une des plus belles inventions de l’Homme, le pont romain, le pont aqueduc, le pont tournant, le pont suspendu, le pont transporteur, le pont-levis, la tête de pont, le pont neuf, le Ponte Vecchio, le pont de bateaux, le pont de lianes, pour les intrépides et les nécessiteux, le pont Eiffel, le pont des Soupirs, le pont l’évêque[3], le pont de pierres, le métallique, le pont d’Avignon[4], le pont-canal, par lequel l’eau franchit l’eau, et les ponts de Paris, celui de l’Alma, qui fait le zouave, le pont Mirabeau où passent le temps et nos amours , le pont des Arts  où souffle le vent [5]… En fait une passerelle, un peu plus sophistiquée que celle en bois où vous dansiez, hier avec votre première petite fille de trois ans, quelque part dans une prairie de fauche du Beaufortin.

Et, à Thiers, en Auvergne, le pont du Navire, sur la Durolle. Oui, à Thiers, un navire, en fait une caravelle. La caravelle des armes de Thiers. Comme Paris[6] ! Un pont en dos d’âne, d’où la vue est magnifique sur la ville, au soleil couchant, une dégringolade toute méditerranéenne de maisons de couleur ocre, à cette heure. Avec la profonde entaille en zigzag de la Durolle dans la montagne et l’étonnement de l’Auvergnat lorsqu’il apprend que c’est ce seul torrent qui a réalisé ce travail de titan. C’est que la rivière a le temps pour elle, elle prend son temps, patiemment et obstinément. Et le granit finit par s’éroder, c’est le supplice de la goutte d’eau. La Durolle domptée qui faisait lentement et majestueusement tourner les grandes roues à aube et travailler les rouets, la Durolle furieuse au Creux de l’Enfer, sa passerelle brinquebalante au-dessus des embruns, son diablotin rouge avec cornes et trident peint sur la façade de l’usine, maintenant effacé par le temps. Sous le rocher où fut décapité Genest, sous le cimetière à étages et l’église Saint-Jean du Passet. Remontez le courant, après être passé sous l’église Saint-Roch qui nous a définitivement épargné la peste, vous arriverez au Bout du Monde. C’est un secret qui a été longtemps gardé par les indigènes, le Bout du Monde est à Thiers, au fond d’une gorge. Après, plus rien, le rocher, les serpents, la sauvagine, un désert pour anachorète[7].

Il est bon de s’asseoir au bord de la rivière. L’herbe de la berge rafraîchira votre séant, et partant, vos humeurs. Vous verrez d’abord passer quelque bouteille plastique[8], à demi pleine d’un reste de liquide américain, puis des feuilles déjà jaunies, au fil de l’eau, comme celles que vous jetiez à poignées avec des brins d’herbe, du parapet du pont, côté amont[9], pour vous précipiter les voir réapparaître et filer vers l’aval. Des coques de noix, leur mat de travers et leur feuille d’aulne en guise de voile, que vous abandonniez au courant. Tous les débris de votre jeunesse, aussi des rêves d’avenir, pompier, médecin, artiste, peintre, et pourquoi pas écrivain. Des amours, des bises dans les coins, des bandes de copains dispersées par la vie, des parties de pêche, des mottes de terre et d’herbe arrachées par des vaches assoiffées, de petites glorioles éphémères, des couronnes et des colliers de fleurs des champs, des amis que vent emporte, des feux éteints, de vaines consolations, des médailles imméritées, des mérites non médaillés, des hontes bues, des silences coupables, des guerres sans gloire et des fêtes. Une vie. Votre vie. Rassurée par votre immobilité, la libellule accomplira un exercice de vol stationnaire sous votre nez. Avec un peu de chance un  martin-pêcheur fera quelques aller-retour au ras de l’autre rive. Les fesses un peu humides, vous reviendrez à la civilisation, rasséréné, réconcilié avec le temps qui passe, avec en vous cette évidente certitude qu’un jour, vous aussi, embarquerez pour le long et paisible voyage vers le grand large.

Il a fallu nommer ces eaux et l’Homme s’est régalé. A côté des noms généraux, dranses, gaves, couzes, il y eut les particuliers. Le Merdançon bien sûr, aussi la Dore, cousine de la Doire du Piémont, pas celle du Mont-Dore qui s’est jointe à la Dogne, mais l’affluent de la rivière d’Allier[10]. Le Cramoulou, le Bradascou, la Loyre (lo-i-re), la Gryonne, la Besbre, la Colombine, le Fier et le Flambart, la Cure, l’Yvette et le Var qui a donné son nom à un département dans lequel il ne met plus les pieds.

Nos Bleus avaient petite mine l’autre soir, une mine défaite en quelque sorte. Leurs sponsors aussi, avec leur stock de maillots et de pubs qui vont leur rester sur les bras. Et chacun y va de son avis. Belle cacophonie. Pendant ce temps, la réforme des retraites va son petit bout de chemin, en catimini du coup.

Les cendres du général Bigeard vont être dispersées au-dessus de Dien Ben Phu. Ce sont les Vietnamiens qui vont se réjouir, et les pilotes et les compagnies aériennes, tout juste remis du précédent nuage.

Nous vivons des Temps modernes.

  

 

 

 



[1] Relisez les contes de votre jeunesse, il y a là toute l’histoire du monde et des hommes, le rôle du Diable et du bon Dieu dans l’édification des ponts.

[2] « Il suffit de passer le pont … », écoutez Georges Brassens.

[3] Des Normands en ont fait tout un fromage.

[4] « vieux pont qui a finit par céder sous une chanson enfantine » André Breton, Nadja.

[5] Brassens, toujours, et Souchon.

[6] Le Thiernois est modeste, mais déjà du Sud.

[7] Ne pas confondre avec le cénobite qui vit en communauté alors que l’anachorète est solitaire.  Quoi qu’il en soit, le Thiernois, ou Bitord fuit l’un et l’autre.

[8] Où que vous alliez au bord de l’eau, au fond de la Baltique, à Djerba, Arcachon, en Louisiane, à Vancouver, au Cap de Bonne Espérance, sur le Nil ou le Brahmapoutre, vous  ne pourrez échapper à la matière plastique.

[9] Nous y voilà !

[10] Pour un Auvergnat de souche, c’est la Loire qui est affluent de l’Allier.

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