CHRONIQUE 25-10

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CHRONIQUES  2010

 

VINGT - CINQUIEME  SEMAINE

 

 

Des torrents. De leur poésie. Des torrents de paroles nés de LA défaite, toute honte bue. Hésiode et la modernité des Temps.

 

 

 

Parler de rivières sans parler des torrents ! La dernière chronique était bien misérable. Du torrent que vous descendez, le barranco, là-bas, au finistère de Ténériffe, un torrent sec, de pierres et de rochers casse-cou que vous contournez, que vous escaladez, qui dévalent jusqu’à l’océan dans une furie immobile, et qui vous laissent deviner le chaos monstrueux des orages charriant de tels blocs. Du torrent alpin, le nant de Savoie, ou la future dranse (drense, en Valais) qui n’est d’abord que gazouillis au pied du névé ou suintement brillant dans la falaise de schistes bleus, et « ces rapides bonds des eaux par-dessus des barrières, noires ou violettes, de schiste … Torrent : ce qui brûle. Comme si la chose la plus fraîche pouvait être une flamme, un instant entre deux mondes. Et que le voyageur âgé, se retournant, au moment de passer le col, vers sa lointaine enfance : à peine quelques lambeaux de brume là-bas au fond du val, eût, l’espace d’une seconde, l’illusion de rejoindre plutôt ce qui, encore, l’attendrait. » Philippe Jaccottet, Cahier de verdure[1]. Lisons Jaccottet, d’abord parce qu’il est vaudois, ensuite par qu’il est poète, un de ces rares poètes qui vous parle et que vous comprenez.

Restons dans le torrent, les pieds au frais, ainsi que la tête, par élévation naturelle des humeurs. Nous en avons nécessité pour ne pas être emporté par ces torrents de paroles, d’invectives, de réflexions profondes et d’avis péremptoires et définitifs provoqués par la débâcle de nos Bleus. Et de leçons de morale. Et d’honneur. Et de patriotisme. La veille du match qui allait être leur match final, notre Ministre de la Santé, aussi des Sports, s’était dépêchée sur les lieux pour les tancer, les morigéner, chasser les miasmes du désaccord et de la défaite de leur corps d’athlètes du ballon rond et raviver leur neurone[2]. Ils s’étaient, croit-on, épanchés sur son sein qu’elle a opulent et avaient pleuré dans son giron, que l’on sait vaste et accueillant. Et fait de belles promesses d’enfants gâtés. On avait fondé de grands espoirs sur cette intervention. Il n’y a guère, elle avait su trouver les mots et les moyens pour combattre une épizootie qui menaçait ses ouailles, autrement dit les moutons que nous sommes. Et les virus étaient repartis, gros Jean comme devant et la queue entre les jambes. Mais rien n’y fit et cette équipe, qui s’était qualifiée d’une main, a perdu la tête et a joué comme un pied.

L’affaire fait donc grand bruit. Il faut dire que l’on a bien rit  dans les chaumières footballistiques étrangères, les Ouigours se sont gaussé, les Italiens ont rizotté mais jaune safran, depuis leur peu glorieuse élimination[3], quant aux Irlandais … Seuls peut-être les Ouzbeks du Kazakhstan n’en ont rien su, ils avaient  d’autres préoccupations que le jeu de baballe. Ils devaient pleurer pour de plus dramatiques raisons. Les supporters français, furieux, se sont dépouillés de leurs oripeaux et rentrent à la maison, eux qui avaient fait le déplacement non pour voir de beaux matchs et de beaux spectacles, mais pour voir gagner leur équipe. Mais que vont-ils faire du coq ? Les sponsors replient leurs affiches et roulent les drapeaux et les oriflammes. Notre Président qui avait éconduit son homologue suisse pour pouvoir à loisir suivre ce match à la télé, vient de tenir un conseil restreint. Des mesures vont être prises. Les chaines de télévision se disputent les spécialistes : anciens champions, anciens entraineurs, anciens ministres, députés de tous bords, évêques, buteurs corses, baby footeux, joueurs de cornemuse (à la retraite), piliers de bar devant leur ballon de vin, gagnants du loto sportif, philosophes en activité[4], gardiens de but, de prisons, d’immeubles, de vélos, de phares, joueurs de vuvuzelas patentés, anciens et futurs chroniqueurs sportifs et même un champion d’escrime, ancien, managers, directeurs des ressources humaines, généraux d’Empire, hommes et femmes politiques, devins petits et grands et  marins pêcheurs, spécialistes des bas-fonds. Madame Liliane Bettencourt n’a rien dit, trop occupée à rapatrier ses avoirs.

Le joueur dont la main fit miracle, en son temps, sans vergogne, va être reçu à l’Elysée, de toute urgence, avant le Suisse susnommé, pour donner sa version des faits, lui qui a assisté à la défaite, sur le banc de touche. C’est assez dire l’importance de l’affaire. Une affaire d’Etat, alors qu’il y a des tas d’affaires à régler.

Plaignons le futur entraineur de l’équipe de France, un Blanc, pour cornaquer des Bleus. Ca va saigner pour lui s’il échoue. Bleu, blanc, rouge.

 

Crise oblige, nous n’irons pas à la garden party du 14 juillet, pour cause de suppression de cette dispendieuse festivité. Nous nous satisferons d’une saucisson party, avec le beau temps qui est la seule bonne nouvelle de la semaine.

 

Avec Jaccottet encore, écoutons Hésiode[5] : « Que tes pieds ne franchissent pas les belles ondes des fleuves éternels, avant que tu n’aies, les yeux tournés vers leur beau cours, fait une prière, tes mains d’abord lavées dans l’eau aimable et blanche. »

 

Ainsi purifiés, nous irons, sereins, vers les Temps modernes de l’autre rive.

   



[1] Poésie Gallimard

[2] Non, ce n’est pas une faute d’orthographe !

[3] A noter qu’ils étaient Bleus également, la Squadra azzura, mais leur entraineur a assuré, lui.

[4] Alain Finkielkraut, pour ne pas le nommer, également professeur à l’Ecole polytechnique. Aussi Michel Onfray, philosophe concurrent

[5] Je sais, vingt-huit siècles ça peut paraître  beaucoup.

 

 

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