CHRONIQUE 42-10

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CHRONIQUES 2010

 

 

QUARANTE-DEUXIEME SEMAINE

 

 

De la retraite. De la vieillesse et de ses loisirs. De la biodiversité et de ce qu’il en reste. Du prix des choses naturelles et des volcans en particulier. Du son d’avoine et de la modernité des temps.

 

 

L’Homme est vieux, de plus en plus vieux. Et, persistant à vivre, il creuse le déficit de la Caisse de retraite et l’Etat s’endette pour lui. Il avait pourtant cotisé régulièrement toute sa vie professionnelle pour cette retraite. L’Etat a dû faire de mauvais placements. Que n’avait-il mis son argent à la Caisse nationale d’Epargne, et, comme son nom l’indique, de Prévoyance, ou à la Société générale. Il en aurait tiré grand profit.

Heureusement, le Président a des idées et non moins heureusement la majorité des députés ont les mêmes idées que le Président. L’Homme est donc rassuré, la caisse va se remplir, car le Parlement a adopté la nouvelle loi, au bulldozer et en passant le turbo. Mais il devra travailler plus longtemps. La sagesse gouvernementale rejoint celle de Pangloss : «… quand l’homme fut mis dans le jardin d’Eden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu’il travaillât, ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le repos. »[1]  L’Homme s’interroge. D’aucuns lui disent, chiffres à l’appui, que le travail des vieux donne du travail aux jeunes, d’autres, non moins argumentés,  que le travail des vieux ôte le travail des mains des jeunes.

Et puis il sait confusément que vivre plus vieux ne veut pas dire que l’on est jeune plus longtemps et plus longtemps apte à travailler. Les EHPAD, RPA et autres institutions qui font office d’hospices, hébergent des vieillards grabataires, impotents, menacés ou rattrapés par Alzheimer, qui atteignent et dépassent le centenaire, et qui ne sont plus jeunes depuis belle lurette, mais on ne montre pas leur photo dans le journal, et dans leurs brèves étincelles de lucidité, ils se demandent pourquoi ils sont toujours en vie, dans cet état. Sans doute pour améliorer les statistiques.

Demain, vous verrez une mémé  conduire sa classe à la piscine et tenter de s’émerveiller encore de la spontanéité enfantine devant son quarante-cinquième arbre de Noël, le maçon sexagénaire grimper en comptant les barreaux de son échelle, en maugréant un air qui fut  guilleret, le plombier, à plat dos sous votre évier, dans le meuble, s’évertuer à desserrer l’écrou récalcitrant, en dépit de son dos en capilotade.

On vient de nommer un préfet de soixante-deux ans, qui n’avait sans doute jamais entendu parler du Limousin, du CSP peut-être, il a été sportif. On a oublié l’âge des généraux révolutionnaires. On ne se souvenait plus que les acquis sociaux avaient dû être mal acquis, que l’homme n’était pas né pour le repos, comme dit la Bible. Et l’on voit se détricoter des pans entiers d’une certaine société que nous tenions de nos pères, où l’on avait nos habitudes et à laquelle on croyait. Au nom de la rationalité budgétaire et du principe de réalité, pour faire plaisir aux Notateurs.

Vous ne l’avez sans doute pas su, mais la quinzaine qui s’achève était consacrée aux seniors. C’était la semaine bleue nationale dédiée aux aînés, sous forme d’animations et d’ateliers, tous plus intéressants les uns que les autres[2] : gymnastique douce, balades ludiques, avec goûter, où l’on s’amuse comme des petits fours, aquagym[3], soins esthétiques et relaxation, ateliers d’effleurage, qui ont rappelé sans doute de bons souvenirs à plus d’uns et unes. Et découverte du bowling, ce jeu de quilles qui permet de se défouler, si l’on baptise chacune du nom d’un homme politique, par exemple. Et aussi l’auto-shiatsu où l’on se tripote soi-même. Enfin, le yoga du rire, où le rire est collectif et sur commande. On lui préférera, à  la télévision, le spectacle des débats politiques, si l’on est dans de bonnes dispositions.

 

Un qui a su garder son sérieux, c’est le ministre japonais de l’environnement qui a ouvert la Conférence des Nations Unies sur la biodiversité, à Nagoya, lorsque l’on sait le sort que fait subir son pays aux baleines, et au thon rouge. Il devait bien rire sous cape.

On s’oriente vers une marchandisation de la Nature, vers la visibilité économique de la biodiversité. Il s’agirait de chiffrer les services indispensables que rend la nature, en terme d’approvisionnement,  alimentation en eau douce, ressources médicales ou de régulation, qualité de l’air, stockage du CO2, prévention de l’érosion, pollinisation … En partant du fait que la pêche et le tourisme à Hawaï dépendent de l’existence des massifs coralliens qui jouent également un rôle dans la protection contre l’érosion, on a chiffré, par exemple, à 360 millions de dollars le revenu rapporté par cette barrière de corail à cet état.

Ces méthodes ont laissé l’Auvergnat perplexe. A combien estimer sa Chaine des Puys, au détail, ou en lot, les dômes arrondis, les cônes classiques, les cratères égueulés, les emboités, et les maars, comme la place de Jaude, le gour de Tazenat. Valeur du Puy de Dôme, du puy Chopine, du Pariou, du grand Sarcoui, du puy de Crouel, le petit dernier, en fait une fausse image de volcan conique, alors qu’il s’agit de la racine d’un volcan déchaussé par l’érosion des sédiments dans lesquels il s’était formé, qui monte la garde à l’entrée de Clermont, en venant de Thiers, naguère couvert de vignes et de lopins ouvriers ? Et le puy de la Poix, perdu maintenant entre autoroute et aéroport, d’où suinte du bitume et qui produit encore, bon an mal an, son litre quotidien d’hydrocarbure. Combien valent  le Montoncel et les Bois noirs chers aux Margerit, et le Grün de Chignore qui nous vient des Gaulois ? Sous couvert de sauver la biodiversité, on va acheter et vendre jusqu’à la brume qui s’élève de la forêt au-dessus d’Arconsat, après la pluie d’orage. Et à quel prix ?

Et pourtant la biodiversité se meurt, on ne peut que le ressasser, et de nouvelles espèces apparaissent, nocives. Nous avions perdu le vélocipède barbu, voilà le jihadiste du même poil. Le dictateur autoproclamé prospère, spécialement l’africain. Le walkman n’a pas eu le temps de prendre son envol qu’il est condamné. On cherche en vain la garde-barrière, sa lessive qui séchait le long de la voie, son jardinet toujours fleuri, et ses poireaux, et la lenteur exaspérante et condescendante qu’elle avait pour relever ses barrières, pour bien montrer que le train était le roi[4], et qu’elle en était le bras, si l’on peut dire.

Notre planète va mal, notre Nature va mal, notre retraite va mal, notre Sécu va mal, notre Education va mal, aussi la Justice, l’Egalité, la Fraternité, bientôt notre Liberté peut-être. Et les Postes et Télégraphes, et la SNCF et l’Hôpital. Même l’autobus 27, au coin de la rue de La Glacière a fait faux bond ce matin. L’Homme, en général, est à la peine. En particulier, dans son for intérieur, il vacille au  moindre vent mauvais.

 

Il est temps de gravir la montagne, d’y écouter le torrent. La première neige est arrivée, la solitude s’installe. On y criera à la cantonade son désarroi, aux sommets, aux vallées, au ciel. Echo nous renverra notre propre voix, on la reconnaîtra difficilement[5].

 

Le bon docteur Pierre Dukan veut nous faire maigrir. En nous faisant manger du son d’avoine de sa fabrication[6], qu’il vend lui-même, au Monoprix. La question n’est-elle pas de ne pas grossir ?

 

Nous sommes dans les Temps Modernes.



[1]Voltaire : Candide ou l’optimisme, chapitre 30ème.

[2] Non seulement ils se reposent, mais encore ils s’amusent !

[3] L’Auvergnat s’en est évidemment abstenu.

[4] Surtout ne pas klaksonner d’impatience, la manivelle tombait en panne.

[5] « Mais nul, sinon Echo, ne répond à ma voix », comme disait l’autre.

[6] Seule sa marque moud et blute correctement le son.

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