CHRONIQUE 43-10

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CHRONIQUES 2010

 

 

QUARANTE-TROISIEME SEMAINE

 

 

De la mort fleurie. Des cimetières familiers, des anciens et des modernes. De la Vie. Du jardinage. De la cuniculture. De la Modernité des Temps.

 

 

Maintenant que la question de sa retraite est réglée, et que son avenir est assuré, au moins jusqu’en 2013, où il est question peut-être de remettre à plat le problème des pensions, l’Auvergnat peut penser à la Mort. Le calendrier est propice, Toussaint et Jour des Morts. Les chrysanthèmes sont à point et ne sauraient attendre, les producteurs sont rassurés, on pourra livrer la marchandise. C’est que le chrysanthème est à la Toussaint ce que le muguet est au Premier Mai, la crêpe à la Chandeleur, le gui, le mirliton et la langue de belle-mère au Premier de l’An, le pétard, le feu d’artifice et le bal populaire au Quatorze juillet, et la dinde au réveillon, le rhum à la Route du Rhum et l’EPO[1] au Tour de France. Les longues traditions françaises sont bien établies et on ne saurait y déroger. Aller faire des crêpes le 14 juillet sur la flamme du Soldat inconnu, offrir du muguet au réveillon, lancer des pétards à la Toussaint, seraient des aberrations. A la rigueur le rhum, au Tour de France. Chrysanthèmiste est une profession éminemment saisonnière. Le 11 novembre, le chrysanthème se porte encore, mais aux monuments aux Morts seulement, et c’est un débouché très insuffisant pour la profession. Il est étonnant que cette fleur qui sait être si gaie ne s’offre pas aux dames vivantes et que seules les décédées l’apprécient. Quant à porter un chrysanthème à la boutonnière !

 Le carburant est revenu aux pompes[2], la hantise des pannes[3] a disparu et le chrysanthème a pu inonder les grandes et moyennes surfaces de ses pots colorés, il fleurit maintenant les cimetières. Tout est rentré dans l’ordre. Les tombes sont bien alignées le long des allées ratissées pour l’occasion. On les oubliera à nouveau pour un an et le gardien, ou un voisin compatissant, jetteront aux ordures les pots abandonnés, meurtris et dévastés par la pluie et les premières gelées. Nous aurons, à cette occasion, une pensée pour le cimetière de Saint Jean du Passet, du temps où l’on pouvait s’enterrer à l’abri de l’église[4], où les caveaux sont de lave de Volvic, d’où l’on domine l’usine du May, Crospailhat, Faux Martel et le Creux de l’Enfer, avec le coin des indigents, ensevelis à même la terre, face aux Belins et aux taillis de la vallée des usines, une étiquette en fer blanc plantée sur le petit monticule de terre indiquant nom, prénom et date de décès. Nous nous souviendrons de cette petite fille, de notre  âge sans doute, que les hasards de la débâcle avait abandonnée, à deux pas de là, sur un lit de l’hôpital de Thiers, dans un corset de plâtre qui l’a paralysait. Notre mère nous emmenait lui faire lecture de quelque conte, jusqu’ au jour où il fallut porter un petit bouquet sur sa tombe de pauvre, maintenant depuis longtemps oubliée, et disparue. Une partie de notre jeunesse est dans ce cimetière où on allait faire des parties de cache-cache, où les filles allaient faire provision de perles violettes et blanches sur les couronnes abandonnées, aussi, mais plus rares, d’angelots en porcelaine.. Et les furieuses parties de paume à main nue sur la façade de l’église. Ce cimetière où les couchers de soleil sont si romantiques, sur les Puys.

C’était l’heureuse époque où les morts étaient près de vous, où la Mort était familière et apprivoisée. Maintenant il faut prendre deux trolleys pour aller voir la famille disparue, dans une lointaine banlieue où les morts n’auraient jamais mis les pieds de leur vivant. Nous exilons nos morts, qui, s’ils ne possèdent pas de voiture, sont bien en peine. Nous avons des cimetières paysagers, à la mode anglo-saxonne, où les lapins s’en donnent à cœur joie et pullulent[5]. Ils sarabandent entre les sépultures. Vous mettez des heures pour trouver où vous recueillir, si vous avez oublié votre G.P.S. Même en dehors du bourg, le cimetière d’autrefois restait à portée de cloche, convivial et à taille humaine. Votre tombe était facile à retrouver, dans l’allée derrière la Marinette, à l’angle du bistrot[6], ou après le Maire, si l’on passait d’en bas, ou le notaire Untel, à la cime. On cohabitait aisément et le père Combescure ne réveillait plus ses compagnons avec ses ronflements comme il le faisait de son vivant, avec son habitude de dormir la fenêtre grande ouverte. Et les vieilles inimitiés étaient, osons le dire, enterrées. La pierre tombale déséquilibrée par les ans et l’absence d’entretien pouvait s’appuyer sur celle du voisin en meilleur état.

On voudrait sortir le cimetière de la routine et de l’uniformité, sus au granit poli chinois qui nous envahit[7]. Soyons morts, mais gais et originaux. On nous parle de verreries colorées, de matériaux modernes, aluminium, duralumin, matières plastiques, céramiques, composites, bois exotiques. Nous verrons cela au salon de la Mort qui nous est annoncé pour bientôt.

Maintenant la Mort nous côtoie encore, mais de loin. Elle est anormale. Elle se cache au bord des routes, ou, solitaire et aseptisée, dans les hôpitaux. Et souvent on ne la voit qu’au dernier moment. Il est vrai qu’elle prend parfois un malin plaisir à brouiller le jeu, à sauter les générations. Elle menace l’enfant dans la force de l’âge alors que le père, qui « est d’un âge », est prêt à partir à sa place. Est-elle une simple péripétie de la Vie ? Elle nous pose l’éternelle question de notre finitude et de l’éternel conflit entre l’Amour, qui est attachement et Elle, qui est définitive séparation. Comment « apprendre à mourir », si c’est en n’aimant plus ?

 

Il faut, en attendant, cultiver son jardin. Le futur retraité l’envisage et va suivre des stages de jardinage. Un jardin bien conduit peut fournir en légumes l’essentiel de sa consommation. Notre homme complètera ainsi utilement la modestie de sa pension, au prix de quelques exercices physiques qui ne pourront que lui être profitables. Il convient donc qu’il apprenne d’abord à défoncer sa pelouse, en fait un labour profond  à double jauge, si le sol est ressuyé à point. Aussi la technique du labour en billon, avant l’hiver. Il lui faudra tracer les sentiers et dresser les planches. Le dressage des planches est délicat, il demande une bonne pratique et des sabots. On ne peut rien obtenir de planches mal dressées. Il doit également apprendre à monter - et non mettre - des couches, notamment les couches sourdes, qui souvent ne veulent rien entendre. Et enfin établir un plan d’exploitation du jardin. On n’oubliera pas l’élevage de la volaille et du lapin[8], si l’on veut manger de la viande, bovins et ovins étant hors de portée des ressources d’un retraité[9]. Pour le lapin, il faut d’abord choisir un bon reproducteur. On le reconnait à son bon appétit, ses oreilles saines, son poil luisant, son embonpoint suffisant, une sorte de notaire provincial, sans chaîne de montre. On conseille le Géant des Flandres, ou le Géant normand, à défaut le Bleu de Vienne, un peu Danube sur les bords ou alors le fauve de Bourgogne, à ne pas confondre avec l’escargot du cru. Attention à l’alimentation, le lapin est délicat. Pas de muguet, ni de chélidoine, de renoncule ou bouton d’or. Et gare à la coccidiose, au coryza contagieux[10] et à la myxomatose, de sinistre mémoire[11].

 

Comme à l’accoutumée, E.D.F. va augmenter ses tarifs. Soyons prévoyants, nous monterons dès à présent nos couches chaudes, avec le fumier de nos lapins.

 

Nous allons vers des Temps modernes.



[1] Nom commun de l’érythropoïétine, qui donne des ailes aux pieds, style Mercure et ses sandales ailées.

[2] Moyennant une augmentation de 4 ou 5 centimes, qui ne saurait être que passagère.

[3] Le Français vit dans la crainte de la panne qui pourrait se produire au moment crucial, mais aussi l’Espagnol et l’Italien qui ont également une réputation à tenir.

[4] Je vous parle de vieux.

[5] La chasse est interdite en ces lieux de repos.

[6] Quoique mort, le cafetier restait « le Bistrot »

[7] Nos cimetières anciens étaient beaux. L’office de tourisme organise des visites avec un guide patenté, moyennant une modique somme, avec réduction pour les veufs, les militaires, les grabataires et les anciens combattants.

[8] Raboliot préfèrera le garenne à l’élevage et ira poser ses collets au cimetière, joignant l’utilité au recueillement.

[9] Ajoutons que la peau de lapin fera un élégant manteau de vison à Madame, à moindre frais.

[10] Se soigne avec des fumigations à l’eau phéniquée.

[11]On complètera sa formation par la lecture assidue de Le jardin familial édité par La maison rustique en 1941 (nous y voilà !) sous les auspices du Secours national. édité par La maison rustique en 1941 (nous y voilà !) sous les auspices du Secours national.

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