CHRONIQUE 50-10
CHRONIQUES 2010
CINQUANTIEME SEMAINE
Du Général Hiver et de la guerre qu’il nous fit cette semaine. Des cadeaux et des épluchures. Du crâne d’Henri IV et de sa descendance. Du deuil de la Panthère rose. Des sports de sable. De la modernité des Temps.
Que fait l’Homme par ces temps de frimas où l’Etat vient de déclarer la guerre au Général Hiver, avec force démonstrations de militaires et de blindés, avec canons, à neige, avec déclarations péremptoires, conseils des ministres et mobilisations générales, avec astreintes et réquisitions d’hommes, de matériels et d’engins racleurs, saleurs, fraiseurs, déblayeurs. De gymnases. Avec prévisions météorologiques à la minute près, avec reculs stratégiques, alertes de toutes couleurs sur cartes télévisuelles ?
L’Homme attend le redoux, le dégel, pour tout dire la débâcle[1], inéluctable avec l’arrivée du Printemps, quand enfin le soleil nous saura bon et que les minoux viendront à l’aulagnier[2].
L’Homme est inquiet, non pas de l’hiver, il l’a apprivoisé dans son Auvergne natale et sait courber le dos sous la burle et les biaures[3], puis se réchauffer avec une bonne figoulée[4], un air de feu. L’Homme est inquiet, il sent que, cette année encore, on va lui faire le coup du Père Noël. Il en voit les prémices, annonces des marché de Noël, rues et places enguirlandées, du moins les plus nobles et les plus dignes d’intérêt commercial, étalage des aliments indispensables et obligatoires pour fêter la naissance d’un gamin qu’on abandonne à son triste sort tout le reste de l’année.
Il convient donc de penser aux cadeaux. La surenchère nous guette. En cette période de crise, la nécessité impose de ne pas s’égarer dans des dépenses somptuaires et de rester raisonnable. La mode vient à point nous aider et nous tirer de ce mauvais pas. La mode est aux cadeaux pratiques nous dit-on. Pratiques et utiles. Le choix est étendu dans une vaste gamme de prix. La Chine et les pays asiatiques ont devancé nos désirs, où ce sont eux qui maintenant font la mode. Mais il est nécessaire d’être original.
L’Auvergnat aurait été tenté d’acheter par correspondance, au rayon vêtements, dans la collection « chaleur et séduction », une de ces vêtures en matières nouvelles dont les cinq degrés de protections contre le froid veulent réjouir et réchauffer par leur confort et leur bien-être. Mais le doute le tenaille, sa compagne se laissera-t-elle séduire, malgré le prix attractif, qu’ils disent, par le raffinement délicat des mailles ajourées et des petits nœuds de velours. Et acceptera-elle de sacrifier l’élégance au confort du thermo-régulateur, elle qui pratique le hors-piste, sans doute, mais en ville uniquement ?
Il avait aussi envisagé un cadeau ménager, de ceux qui finissent à la cave ou au grenier, après quelques essais d’utilisation. Où sont nos yaourtières, nos machines à pain ? Et ces trucs électriques qui épuisent les piles dès la première utilisation, qu’il en faut autant qu’un curé peut en bénir, ces ramasse miettes qui ne valent pas la bonne vieille lame de couteau ou cette sorte de rasoir à main d’antan que les serveurs manient avec dextérité.
Il a renoncé à l’épluche pommes à manivelle, directement inspiré du tour à bois. Le modèle en matière plastique ne résiste pas au premier usage, celui en métal, s’il pèle la pomme d’hyper marché, standardisée, échoue lamentablement avec la reinette déjà un peu ridée qui n’a pas la fraicheur factice et la beauté réfrigérée à la mode des gondoles de carrefour. Des gondoles au carrefour, au rond point, à l’inter, pourquoi pas des gabares à Venise !
Reste l’éplucheur, l’épluche légumes, l’ « Econome »[5], inventé en 1927 par un Auvergnat bien sûr, fabriqué à Thiers, chez Thérias, marque « Le Parapluie ». Le vrai, sans chichis, manche en bois verni, avec ses trois parapluies ouverts, ou aluminium, utilisable par les droitiers et les gauchers sans aucune coûteuse adaptation supplémentaire. En cette période de crise, voilà le cadeau idéal. Plus de gaspillage. « Tes épluchures sont trop épaisses, quel gaspillage tu nous fais. On voit bien que ce n’est pas toi qui cultives, ramasses, achètes (au choix), les pommes de terre, les carottes ! (tout autre légume racine et les pommes, les poires[6]) ». Votre jeunesse a été marquée par cette corvée d’épluchage imposée pour vous occuper utilement. Mais votre rendement était bien faible à côté des femmes de la maison qui déroulaient dextrement, sans coup férir, un fin ruban ininterrompu, au moyen de leur petit couteau de cuisine, fine lame usée par le repassage. Nous n’avions pas d’Econome ! « Et arrête de rêvasser ! » Il y eut la corvée de pluches[7] aussi, plus tard, au service militaire. « Vous là-bas, arrêtez de rêvasser ! ». L’Armée française n’avait pas d’Econome ! C’est dire notre impréparation. Nos guerres étaient perdues d’avance, les pluches comme en 14 ! C’est dire aussi la prédisposition culinaire de toute une génération pour les pommes de terre en robe des champs, cuites au four ou sous la cendre et les pommes au four, (avec confiture d’oranges ou du miel).
Va donc pour l’Econome, le vrai. Pas l’épluche légumes, cette sorte de rasoir à lame transversales, ni de ces copies asiatiques, voire américaines à lames pivotantes. L’écologiste recycleur s’inquiètera : des épluchures plus fines produisent moins de compost. Nous lui répondrons par le théorème de Parmentier : plus il y a d’épluchures, moins il y a de pommes de terres, donc moins il y a d’épluchures, plus il y a de pommes de terre donc plus de matières fécales donc d’engrais organique naturel et écologique.
La question des cadeaux se trouve ainsi heureusement et avantageusement réglée. Tout le monde n’a pas cette chance. Mettez vous à la place de mesdames et messieurs Bourbon qui viennent de recevoir comme cadeau le crâne d’Henri IV. Vous vous voyez recevoir le crâne de votre si lointain ancêtre, passablement amoché d’ailleurs d’après les photos, le mettre au pied du sapin, le dorer et l’installer au sommet de l’arbre, le remplir de vin chaud, organiser un tournoi de rugby, le rendre aux descendants de Ravaillac, l’enterrer au fond du jardin, en cachette de Médor, le porter au commissariat de Saint-Denis, le déposer au Golgotha[8]. Bel embarras. On n’envie pas les Bourbons.
Blake Edwards est décédé, et avec lui « La Panthère rose » et l’inspecteur Clouzeau. Reste le thème musical de Mancini.
Les championnats du monde de natation où les nageurs français se distinguent ont eu lieu à Dubaï, dans une mer de sable croyions nous C’était en petit bassin seulement. Les prochaines épreuves de ski auront lieu dans le coin, en salle ou sur des dunes réfrigérées, après le foot sur pelouse importée de Grande-Bretagne. Et les écolos voudraient nous chipoter sur l’épaisseur de nos épluchures, qui seraient maintenant trop fines : « Moins fines vos pluches ! et arrêtez de rêvasser ! »[9]
Nous vivons décidément des Temps modernes.
[1] C’est une habitude bien française.
[2] Les chatons du noisetier.
[3] Giboulées neigeuses.
[4] Un bon feu.
[5]« Econome » est une marque déposée depuis 1929
[6] Certaines en profitent pour vous dégouliner leur jus jusque dans vos chaussettes.
[7] « Elle fulmina :- Plus fines tes pluches ! Je te l’ai dit cent fois ! » Hervé Bazin, Lève-toi, 1952 ,
8« au lieu appelé Golgotha. C'est-à-dire la place du crâne ». Charles Péguy, Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, 1910.
[9] José Bové-Parmentier, L’Ours en Pluches, Editions du Grenelle de l’Environnement 2010.